Jean-François Heris est l'invité du 7-9

Jean-François Heris
19 mars 2014 à 16:36Temps de lecture8 min
Par Sandrine Pauwels

L'UWE vient de publier son memorandum reprenant les priorités des patrons wallons avant les élections.

@BertrandHenne

 

Retranscription de l'entretien:

BH : - Vous êtes patron d’AGC Glass Europe qui emploie près de 15.000 personnes. Vous avez déposé hier votre mémorandum au monde politique. Mais d’abord, où en est-on du point de vue des patrons wallons, est-ce que la Wallonie va mieux qu’il y a cinq ans ?

 

JFH : - La Wallonie va certainement mieux mais ce n’est pas pour ça qu’elle va bien donc nous restons quand même avec un PIB à 88% de la moyenne européenne des 27 donc en ce compris les nouveaux entrants comme la Roumanie, etc. Nous avons encore 19% de gens qui vivent sous le seuil de pauvreté et, troisième indicateur pour fixer le débat, c’est 26% de chômage de jeunes donc c’est pour ça que l’Union Wallonne des Entreprises dit qu’il faut passer à la vitesse supérieure et notamment en créant plus d’activité économique.

 

BH : - Cela veut dire que sur les cinq ans passés, on n’a pas été assez vite et que le constat c’est qu’on se retrouve au niveau de la Roumanie, c’est ce que vous dites ?

 

JFH : - Non, je dis qu’on est à 88% de la moyenne européenne, pas comme la Roumanie, en incluant la Roumanie, mais donc effectivement sur la législature passée il y a beaucoup de bonnes choses qui ont été réalisées mais ce que nous demandons c’est de placer pour la nouvelle législature, cinq ans sans élections, ce qui est très rare, l’activité économique au centre des préoccupations. Donc l’activité économique, finalement, c’est ce qui permet de créer de la richesse, d’exporter, d’avoir une balance commerciale positive et finalement de redistribuer. Donc en un mot, ce que nous demandons, c’est de créer avant de redistribuer.

 

BH : - Est-ce que, quelque part, ce n’est pas ce qui a déjà été fait avec le plan Marshall, placer l’économie au centre de toute la stratégie wallonne ?

 

JFH : - Le plan Marshall et notamment les pôles de compétitivité ont apporté certainement de très bonnes choses, on le voit très bien dans les entreprises qui participent mais il faut accélérer et donc avec le rythme que nous avons ici, nous ne parviendrons pas à faire face aux obligations surtout avec les moyens inférieurs que la région et la communauté vont avoir suite à la réforme de l’Etat.

 

BH : - Quand on voit dans votre secteur, le secteur du verre, que des milliers d’emplois ont été perdus, notamment avec Saint-Gobain, c’est quand même difficile de dire que la situation s’est améliorée. La Wallonie est en train de perdre des parts de marché à l’étranger ? Elle est en train de diminuer son influence ?

 

JFH : - C’est très fluctuant mais il faut dire aussi que la Wallonie est notamment soutenue dans ses exportations par quelques champions, notamment dans l’industrie pharmaceutique, et il y a une mutation de l’industrie mais l’industrie reste la priorité, doit rester la priorité de la Wallonie parce que l’activité industrielle induit justement des activités de service, c’est d’ailleurs pour ça que l’Europe s’est fixé un taux de 20% d’activité industrielle dans son économie globale. Aujourd’hui, en Wallonie, nous sommes à 12% et donc, de plus en plus évidemment, on a besoin d’une industrie plus forte mais il y a des conditions pour ça et une des conditions principales, c’est la compétitivité et c’est pour ça qu’on place ça comme premier thème de notre mémorandum.

 

BH : - La compétitivité, ça veut dire les salaires ? Il y a un problème avec les salaires aujourd’hui ? Vous êtes sur la même ligne que les patrons flamands qui disent que le premier problème de la Belgique aujourd’hui c’est la compétitivité et c’est le coût des salaires pour les patrons ?

 

JFH : - C’est ce que nos membres disent et on peut discuter pendant longtemps sur le taux de handicap par rapport à nos voisins mais en tout cas les faits sont là. Encore une fois, on ne parle pas de salaire net pour le travailleur, ce qui n’est pas un problème en soi, par contre le coût salarial, avec notre handicap de 16% est beaucoup trop élevé et c’est pour ça que nous demandons, en particulier pour les entreprises soumises à concurrence internationale, un choc de compétitivité avec une réduction de coût salarial de 20%.

 

BH : - Pourtant il y a eu des diminutions de charges réalisées par ce gouvernement et par le gouvernement précédent, ça n’a pas suffi ?

 

JFH : - Insuffisant manifestement et quand on le voit dans les faits donc c’est clairement confirmé. Ce qui est d’ailleurs symptomatique, c’est que parfois on entend que le coût salarial n’est pas un problème mais ça se retrouve dans tous les programmes électoraux.

 

BH : - 20%, ça voudrait dire combien pour les pouvoirs publics, un choc de compétitivité de 20% ?

 

JFH : - Nous avons chiffré, pour l’instant on parle beaucoup de chiffrer les programmes, donc pour réduire de 20% le coût salarial de ces entreprises de production soumises à concurrence internationale, il faut compter grosso modo 8 milliards d’euros. On a chiffré la façon dont on pouvait le financer, on arrive très facilement à 11 milliards d’euros, d’une part en réduisant le coût de l’Etat, aujourd’hui on a un Etat qui coûte très cher, on a 55% du PIB qui est dépensé par l’Etat, donc sur un budget au niveau de la Belgique de 380 milliards, 1% ça fait 3 milliards 800 millions. Et c’est possible. La Suède par exemple a réduit son taux de 56% à 50% en huit ans et on ne peut pas dire quand même que la Suède soit un désert social.

 

BH : - Cela veut dire que le coût de la réindustrialisation pour la Wallonie, ça veut dire moins d’enseignants, mois d’infirmières, ça veut dire moins de fonctionnaires ?

 

JFH : - Non, je n’ai pas l’impression que, comme je viens de le dire, la Suède soit un pays où il y a un désert social et donc effectivement… Mais le mot d’ordre pour les pouvoirs publics c’est la simplification. Simplification des structures, des organes, etc. Et donc là on peut, tout en gardant le service, les services à la population, avoir une meilleure efficience.

 

BH : - Et pour vous il faut baisser les charges mais sans que le pouvoir public pose de conditions de création d’emplois. On voit que François Hollande, en France, avec le pacte de responsabilité, est en train de faire une politique de l’offre mais en disant, attention les entreprises derrière elles doivent assurer la création d’emplois. Vous dites que ce n’est pas possible ça ?

 

JFH : - Je crois qu’il faut quand même avoir une certaine confiance en l’entrepreneur et donc le but de l’entrepreneur n’est pas simplement de gagner beaucoup plus d’argent comme parfois on le présente mais c’est de faire croître son entreprise et de redistribuer, créer avant de redistribuer. Si on ne s’occupe que de redistribuer, à la fin, évidemment, il n’y a plus rien à distribuer. Je pense qu’un enfant de six ans peut comprendre ça.

 

BH : - Oui mais si, par exemple, sans faire de caricature mais les diminutions de charges, finalement, elles sont redistribuées aux actionnaires, c’est vraiment une bonne chose pour la Belgique et pour l’emploi ? A quoi ça sert alors de diminuer les charges ?

 

JFH : - Ce n’est pas le cas. Les profits des entreprises quand elles en font dont redistribués généralement d’une façon équilibrée entre les actionnaires bien sûr, il faut rémunérer les actionnaires, mais aussi le personnel et aussi les investissements qui sont nécessaires, que ce soit en recherche et développement ou en d’autres formes d’investissement pour pouvoir assurer la pérennité de l’entreprise.

 

BH : - Ce que vous dites, c’est qu’il faut faire confiance aux entrepreneurs et aux entreprises ? Il ne faut pas leur mettre trop de conditions si on baisse les charges ?

 

JFH : - Il n’y a pas d’alternative de toute façon, la seule façon de créer de la richesse, c’est d’augmenter l’activité économique des entreprises, en particulier des entreprises privées.

 

BH : - Autre gros sujet de la campagne, c’est la fiscalité. L’idée qui est reprise par le cdH, le MR et même Ecolo pour les entreprises, c’est de baisser le taux d’impôt des entreprises qui est assez élevé chez nous, près de 33%, mais de limiter les déductions d’un autre côté et par exemple les intérêts notionnels. Ce serait une avancée ça ? Une simplification. Certains parlent même de révolution…

 

JFH : - Les intérêts notionnels ont ceci d’intéressant, c’est qu’ils ont permis de vendre finalement la Belgique à l’étranger parce qu’on ne peut pas dire que, à part la localisation, on ait beaucoup d’atouts, en particulier en Wallonie. On a parlé du coût du travail, on peut parler du coût de l’énergie qui est parfois 35% plus élevé que celui de nos voisins et donc les intérêts notionnels ont permis finalement d’apporter une différence. Il y a une révision possible je pense, notamment en faveur des PME, mais je crois que ça doit s’inscrire dans une révision globale de la fiscalité.

 

BH : - Vous dites alors dans votre mémorandum que la priorité des priorités, s’il y en avait une, ce serait l’enseignement. C’est l’oublié de la législature wallonne l’enseignement ? On n’a pas été assez vite là-dessus ?

 

JFH : - Je crois qu’on a, lors de la législation passée, redonné une place importante à l’économie quand même, ici aussi, pour la législation qui s’ouvre, nous demandons que l’enseignement soit une affaire de gouvernement et pas simplement laissé au ministre de l’Enseignement. C’est pour ça qu’ici aussi, je pense qu’il faut vraiment faire un grand pas, donc il faut une rupture dans la façon dont on adresse l’enseignement et arrêter avec la politique des petits pas.

 

BH : - Cela veut dire quoi, quand vous dites " devenir une affaire de gouvernement et que ça a été trop l’affaire de la ministre ", ça veut dire finalement que les autres ministres se sont désintéressés de la chose ? C’est votre avis à l’Union Wallonne des Entreprises ?

 

JFH : - Pour la première fois, on note que finalement dans le plan Marshall 2022, on parle d’un enseignement tourné vers l’emploi et nous saluons cette initiative, maintenant il faut passer aux actes parce qu’effectivement il y a du travail. Un enfant dans l’enseignement général, un enfant de quinze ans, en communauté française, a un an de retard par rapport à son copain néerlandophone, donc ça ne va pas.

 

BH : - En tant que patron d’une entreprise qui est soumise à forte concurrence internationale dans le secteur du verre, est-ce que vous diriez, comme certains de vos confrères patrons flamands, que le pays est dirigé par un marxiste ?

 

JFH : - Non, je ne dirais certainement pas ça.

 

BH : - Cela vous a choqué quand, c’était Luc Bertrand, le patron d’Ackermans & van Haaren a dit ça ?

 

JFH : - Je crois que les paroles ont sans doute dépassé la pensée donc voilà, donc je pense que ce qui nous préoccupe finalement c’est d’augmenter l’activité économique et c’est comme ça et alors on peut avoir des choix politiques différents mais en tout cas c’est notre priorité.

 

BH : - Parce qu’on sent que certains patrons en Flandre sont si pas en colère en tout cas vraiment en très grand désaccord avec la personne du premier ministre et la politique qui est menée par le fédéral. Ce n’est pas le cas en Wallonie, on n’a pas cette sensibilité-là ?

 

JFH : - On n’a pas à se prononcer sur des personnalités politiques, on se prononce sur les programmes des partis et en particulier les programmes qui touchent à l’économie et au socio-économique, en ce compris l’enseignement au sens large.

BH : - Ce n’est pas que vous êtes plus frileux ou certains diraient peut-être plus à gauche que le Voka, les patrons flamands en Flandre ?

 

JFH : - Je vous laisse l’appréciation pour savoir si l’Union Wallonne des Entreprises est à gauche mais en tout cas…

 

BH : - C’est la manière de le dire qui est différente ?

 

JFH : - Peu importe le positionnement politique, c’est les résultats et les plans économiques qui nous importent.

 

BH : - Merci !

Articles recommandés pour vous