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"Je vivais comme on m’a appris à vivre en Belgique": revivez l'interrogatoire de Salah Abdeslam et des autres accusés

Examen de personnalité d Abdeslam et Abrini

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02 nov. 2021 à 05:00 - mise à jour 02 nov. 2021 à 16:35Temps de lecture4 min
Par Patrick Michalle

Après plusieurs semaines d’audiences avec les témoignages de victimes des attentats, place à l’interrogatoire de personnalité des accusés. Etape importante dans un procès d’assises, cela permet généralement aux parties d’en apprendre plus sur le parcours de vie de l’accusé, sur le plan familial, professionnel, ses antécédents judiciaires ainsi que sur les éléments généraux de contexte dans lesquels les actes poursuivis ont été commis. Mais dans le cadre de ce procès d’assassinats dans un contexte terroriste, Salah Abdeslam a démontré assez rapidement qu’il n’entendait pas se soumettre à la logique d’un procès pénal ordinaire.

Revoir l'interrogatoire de personnalité ci-dessous :

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Salah Abdeslam ne s’incline pas devant la justice des hommes

En commençant par prononcer la "Chahada", la profession de foi islamique, dès sa première prise de parole, Salah Abdeslam a d’emblée disqualifié la justice des hommes au profit de celle de Dieu. Pour Michael Dantinne, criminologue à Liège (ULg) et spécialiste des questions de radicalisme, c’est aussi une autre manière de dire à ses juges : "je ne vous reconnais pas comme juges et n’ai aucun compte à vous rendre". Il est "dans une autre logique, une autre normalité et une autre rationalité".

Une attitude qui confirme s’il le fallait encore que Salah Abdeslam n’a ni les mêmes prémisses de raisonnement, ni les mêmes conclusions que ceux qui sont là pour le juger.

L’impasse sur son passé, il n’est plus désormais qu’un combattant

Palix RTBF

A la question posée par le président de la cour sur la profession qu’il exerce, Salah Abdeslam a répondu : "qu’il avait abandonné toute profession pour devenir un combattant de l’Etat islamique". Pour Michael Dantinne, cette référence au "combattant" en guise de profession démontre qu’elle est devenue son "dominant identitaire": "Il n’est plus le fils de ses parents, il n’est plus qu’un soldat au service d’une cause, une idéologie et il va vraisemblablement aller au bout de cette logique".

Le reniement du passé, une constante du processus de radicalisation

A une autre question posée par le président à propos de sa filiation, l’accusé répondra sans hésiter : "le nom de mon père et ma mère n’ont rien à voir dans cette histoire". Des propos qui préfigurent ce qui pourrait se passer lors de l’interrogatoire de personnalité où il sera nécessairement question d’évoquer le passé, les proches, les influences, un moment forcément délicat pour tous les radicaux car rappelle Michael Dantinne : "une constante du processus de radicalisation, est de voir à un moment ou un autre une rupture où le sujet radicalisé tourne le dos à son passé au profit exclusif de sa nouvelle identité".

Se profiler en chef de file, défenseur et porte-parole des victimes de l’autre camp

Les accusés dans le box
Les accusés dans le box Palix RTBF

Tout au long de cette première partie de procès Salah Abdeslam a démontré qu’il entend se faire à la fois chef de file, défenseur et porte-parole des victimes "de l’autre camp", ceux et celles dont il estime qu’ils n’ont pas eu droit à un procès comme celui de Paris et à qui il a entendu rendre justice par les attentats du 13 novembre. Que ce soit pour dédouaner ses coaccusés venus le chercher à Paris le soir des attentats : "Ils m’ont rendu des services alors qu’ils ne savaient rien du tout " ou pour établir une symétrie entre victimes des deux camps : " Est-ce que les victimes qu’il y a eues en Syrie et en Irak, est-ce qu’elles pourront prendre la parole ?", Salah Abdeslam démontre qu’il n’entend pas faire profil bas au cours du procès, ce qui pour Michael Dantinne s’explique aussi par la position qu’il occupe : "sur le plan judiciaire, il occupe une place de première ligne. C’est le personnage principal et forcément il sait qu’il prendra encore plus cher à ce titre-là. Donc lui, il n’est plus dans le jeu comme d’autres de ses coaccusés de minimiser son rôle pour diminuer sa peine, il n’est pas du tout là-dedans".

Etablir une symétrie entre deux légitimités qui s’opposent

Pour illustrer ce qui découle de cette attitude, on se souviendra du seul moment où l’accusé a été autorisé à se positionner par rapport aux faits reprochés.

Quand François Hollande a pris la décision d’attaquer

Contrairement à ses coaccusés qui ont fait profil bas, Salah Abdeslam a placé la question de la justice au centre du procès instituant une symétrie entre deux légitimités qui s’opposent : "Les avions français ne font pas la distinction entre les hommes, les femmes et les enfants. On a voulu que la France subisse la même douleur que nous subissons". Avant de pointer la responsabilité du chef de l’Etat français : "quand François Hollande a pris la décision d’attaquer, il savait qu’à cause de cette décision, des Français allaient rencontrer la mort".

Se servir du procès comme d’une caisse de résonance

Palix RTBF

Pour le criminologue Michael Dantinne, ces propos sont conformes à ce qui est attendu de celui qui a eu des années et des mois pour se préparer à comparaître devant ses juges : "son intention est de se servir de cet espace-temps du procès comme d’une caisse de résonance pour faire valoir à la fois ses idées et aussi sa personnalité, tout en se présentant à son tour comme une victime d’une justice partisane".

Un effet propagande pour une infime minorité de personnes

C’est la dimension "piégeuse" du procès estime Michael Dantinne, cet effet de propagande peut porter vers une infime minorité de personnes mais à côté de cela, la tenue du procès pénal est aussi indispensable pour rétablir la paix civile en rappelant une règle intangible qui veut que dans un Etat de droit comme la République française Salah Abdeslam peut penser ce qu’il veut et l’exprimer mais pas le droit de se faire justice au nom d’une religion ou d’une idéologie en prenant des armes pour rétablir la balance des morts.

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