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Il y a 68 ans, une décision de la Cour Suprême amorçait la fin de la ségrégation raciale aux Etats-Unis

L'oeil dans le rétro

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Demain, cela fera 68 ans qu’un arrêt de la Cour suprême allait entraîner le pays vers la fin de la ségrégation raciale. Même si la tuerie d’hier rappelle combien le racisme est toujours bien présent sur le sol américain.

Les tribunaux et la justice n’ont jamais empêché la haine mais ce qu’il s’est passé le 17 mai 1954 à Washington constitue bel et bien un moment majeur de l’histoire des Etats-Unis. Ce jour-là, la Cour Suprême rend inconstitutionnelle la ségrégation raciale dans les écoles publiques, c’est un véritable tournant dans la jurisprudence, parce que jusque-là la ségrégation était autorisée grâce à un autre arrêt de la Cour suprême datant de la fin du 19e siècle. La décision de 1954 inaugure une série de décisions libérales de la plus haute juridiction américaine présidée alors par Earl Warren, qui a présidé la commission d’enquête sur l’assassinat de Kennedy et dont le rapport concluant à l’absence de complot est encore aujourd’hui controversé.

Dans certains États, la ségrégation raciale reste la norme jusqu’au milieu des années 50

Les Etats du Sud comme la Louisiane, le Mississipi ou l’Alabama. C’est-à-dire les anciens Etats" confédérés ", ceux qui ont perdu la guerre de sécession et qui ont été contraints de mettre fin à l’esclavage sans que les mentalités ne suivent. La Constitution américaine a interdit toute restriction au droit de citoyenneté aux personnes nées ou naturalisées aux Etats-Unis, c’est le quatorzième amendement mais les Etats du Sud vont alors inventer le concept "separate but equal": autrement dit, on a le droit de séparer les Blancs et les gens de couleur à l’école, dans les hôpitaux, les restaurants ou les transports publics pour autant que le service rendu soit, en théorie, équivalent.

Alors un jour de 1892, à la Nouvelle Orleans, Homère Plessy, un Créole qui ressemble à un Blanc, achète un billet de première classe dans une voiture réservée aux Blancs et une fois installé révèle qu’il a du sang noir dans ses veines. Il est immédiatement arrêté, c’est ce qu’il cherche parce qu’il veut porter l’affaire devant la cour suprême. Mais celle-ci va donner raison aux autorités judiciaires de Louisiane et légitimer en somme la ségrégation : oui, les citoyens sont égaux dit le 14e amendement mais cela n’impose pas le mélange des races. Dès lors, si vous êtes noir et que vous voyagez dans le sud des Etats-Unis mieux vaut avoir avec vous un green book. Comme on le voit dans le film éponyme qui a reçu l’oscar du meilleur film en 2019, le green book est un guide de voyage destiné aux Afro-Américains qui fut publié annuellement de 1936 à 1966 par un postier noir de New York, Victor Hugo Green.

Jusque dans les années 60, voyager reste un danger lorsqu’on a la peau noire

Pourtant, en 1954, la Cour suprême a rendu un arrêt rendant les lois ségrégationnistes contraires à la constitution des Etats-Unis. En matière scolaire, la ségrégation empêche l’égalité parce que – je cite la Cour – "la politique de séparation des races est généralement interprétée comme dénotant l’infériorité du groupe noir". Voilà qui ouvre la brèche, après l’école il y aura les transports avec Rosa Parks qui refuse de laisser sa place à un blanc dans un bus mais le mouvement est lancé : la Cour suprême aura un effet déterminant pour l’égalité des droits civiques. C’est une particularité américaine : le judiciaire a précédé le législatif. En clair, c’est la remise en cause de la ségrégation par la Cour en 1954 qui aboutit, dix ans plus tard, au vote d’une loi au congrès : avec le civil rights act, le parlement garantit les droits civiques en mettant fin à toute forme de discrimination fondée sur la race, la

Ce que la Cour a instauré, elle peut le défaire

La majorité des juges sont conservateurs et cela peut sérieusement changer la donne. On songe bien sûr à l’avortement : en 1973 la Cour suprême a jugé le cas d’une Américaine confrontée à une loi interdisant l’avortement dans l’Etat où elle vivait, le Texas. La Cour a estimé cette loi contraire au 14e amendement de la constitution américaine, c’est-à-dire celui qui consacre l’Egalité des citoyens américains au nom duquel, on vient de le voir, les lois ségrégationnistes ont pu être abolies.

C’est donc au nom de ce même principe d’égalité et de respect de la vie privée que la Cour suprême a rejeté les lois empêchant l’avortement. Selon la Cour, les Etats ont le droit de réglementer l’avortement mais pas de l’empêcher. Mais aujourd’hui, les juges, à majorité conservatrice, se préparent semble-t-il à une volte-face : les lois empêchant purement et simplement l’avortement ne seraient finalement pas contraires à la constitution. Si tel est le cas, cela permettra à chaque Etat de décider librement, un peu comme pour la peine de mort.

En clair aux Etats-Unis, douze juges, nommés à vie, ont l’incroyable privilège d’orienter des principes aussi fondamentaux que ceux que l’on vient d’évoquer avec des conséquences importantes dans la vie de millions de personnes. Et les tensions qui traversent la Cour reflètent la fracture qui divise de plus en plus le cœur de l’Amérique.

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