Et Dieu dans tout ça?

Guerre en Ukraine : "La pensée doit être prête à prendre les armes"

04 avr. 2022 à 10:00 - mise à jour 04 avr. 2022 à 10:19Temps de lecture4 min
Par Simon Brunfaut

La philosophie est-elle d’une quelconque aide en temps de guerre ? la guerre ne nous plonge-t-elle pas dans un tel état d’incompréhension, de sidération et d’impuissance que la philosophie apparait bien inutile ? Que peuvent concrètement la philosophie et la pensée en temps de guerre ? Avons-nous tort, à l’image de Kant, de croire à une "paix perpétuelle" et à une résolution pacifique des conflits ? Tentative de réponse avec les philosophes Michel Elchaninoff et Martin Legros et avec l’intellectuelle ukrainienne Tetyana Ogarkova

Théoriser la guerre ?

Si nous avons désormais pris l’habitude de mobiliser la philosophie pour résoudre nos crises existentielles, il est de plus en plus courant de faire appel à elle également pour tenter de faire face aux grandes crises que nos sociétés traversent. La pandémie en a été encore un bon exemple : les philosophes se sont ainsi succédés pour nous parler du "monde d’après". Face au conflit actuel en Ukraine, la philosophie peut-elle nous permettre d’y voir plus clair ?

Bien sûr, la philosophie n’a pas manqué de théoriser la guerre et elle n’est pas un impensé pour elle : Kant et son projet de "paix perpétuelle", Sun Tzu et son "art de la guerre", saint Thomas d’Aquin et le principe de "la guerre juste" ou encore, plus près de nous, Raymond Aron, avec son livre "Paix et guerre entre les nations". Mais la guerre ne nous plonge-t-elle pas dans un tel état d’incompréhension, de sidération et d’impuissance que la philosophie apparait bien inutile ?

Que peuvent concrètement la philosophie et la pensée en temps de guerre ? Pascal Claude a posé la question dans" Et dieu dans tout ça ? "à Martin Legros, rédacteur en chef au Philosophie magazine, magazine qui vient de consacrer un numéro spécial à la guerre : "La guerre alors qu’on n’y pensait plus" et à Michel Eltchaninoff, également rédacteur en chef au Philosophie magazine et spécialiste de la philosophie russe, dont l’essai "Dans la tête de Vladimir Poutine"(ACTES SUD) vient d’être réédité et augmenté.

L’Ukraine met notre pensée à l’épreuve

Mais d’abord qu’en est-il de la philosophie en Ukraine ? Les philosophes présents là-bas, de quoi sont-ils les témoins ? A quoi penser alors que les bombes tombent ? Tetyana Ogarkova, journaliste et intellectuelle ukrainienne répond : "Nous sommes convaincus que cette guerre va mettre fin au projet de l’Empire de la Russie.

Nous sommes convaincus de la victoire de l’Ukraine. Mais nous savons aussi que le prix à payer sera énormissime. Nous avons déjà des victimes parmi nos amis. Avec effroi, nous observons les chiffres des enfants morts. Cette guerre brise notre vision humaniste du monde : nous sommes face à une nouvelle barbarie. Mais nous sommes aussi convaincus que ce projet-là n’a aucune chance d’aboutir".

Dans ce conflit horrible, l’Ukraine nous met à l’épreuve et met également notre pensée à l’épreuve : "L’Ukraine construit une nouvelle manière de penser le monde. Les Ukrainiens sont prêt à se sacrifier pour des choses aussi abstraites que des valeurs." Michel Eltchaninoff va également dans ce sens "Cette guerre a fait effraction dans nos vies.

Ce n’est pas uniquement la violence de l’armée russe qui nous surprend, mais le courage des ukrainiens. Ils sont prêts à se battre pour des idées européennes. Ils nous donnent ainsi à penser."

Vers une paix perpétuelle, une utopie ?

En 1795, Kant publie son "Vers une paix perpétuelle", un texte qui allait avoir une influence très importante et qui propose d’établir les conditions d’une paix mondiale par le biais d’un certain nombre de principes juridiques. "Comme Kant, nous avons pensé résoudre les conflits sans la guerre, déclare Michel Eltchaninoff.

Nous avons cru que nous tendions vers la paix. Kant était même cité par Poutine ! Nous avons cru que le capitalisme et la démocratie donnerait naissance à la paix. Mais nous n’avons pas vu la rétractation identitaire et l’impérialisme qui reviennent. Ce conflit nous montre qu’il y a des bribes du totalitarisme qui n’ont pas été affronté par la Russie.

Or, il faut être capable d’affronter son passé et porter un jugement sur ce qui a eu lieu pour ne pas revivre les évènements. Peut-être qu’une Russie démocratique n’aurait pas voulu la guerre. Nous avions oublié la puissance des idées qui peuvent entrainer un peuple dans la guerre." "Pour qu’il y ait paix, et pour conserver l’idéal de paix, il faut respecter le droit de la guerre, ajoute Martin Legros.

Or, Poutine rend la guerre inexpugnable. La seule solution est la défaite de l’un des deux belligérants. Il est dans une logique de la guerre totale".

Dire la guerre

Et dans cette logique, c’est aussi la réalité de la guerre qui est niée : "Le réel est d’une violence extrême et, en même temps, il est totalement nié : du coté russe, on continue de dire que la guerre n’existe pas, ajoute Martin Legros.

Le rôle de la philosophie est aussi tout simplement, dans un cas comme celui-là, de nommer les choses pour dire que cela existe" Mais comment nommer les choses dans une dictature ? "On a redécouvert le pouvoir phénoménal de la propagande", précise Tetyana Ogarkova. C’est aussi au sujet de Poutine que l’on s’est trompé : "Poutine tend vers 'un fanatisme de l’idée', explique encore Michel Eltchaninoff. Il s’est persuadé de la justesse de ces thèses.

On a cru qu’il était utilitariste, qu’il faisait les choses dans l’intérêt de son peuple et son pays. On pensait qu’il restait pragmatique et utilitariste. Or, il n’a fait que faire ce qu’il disait : depuis longtemps, il soutient que l’Europe est en décadence, que l’Ukraine n’existe pas, etc. Poutine considère que la Russie doit être un phare pour le monde face un univers qui s’est engoncé dans le matérialisme, le consumérisme, etc. Il considère que la Russie va sauver l’humanité."

La philosophie et la violence

"La non-violence est le point de départ comme le but final de la philosophie" disait le philosophe Eric Weil. Si la philosophie est fondamentalement non violente, comment peut-elle réagir à la guerre, à la violence absolue ? Pour Michel Eltchaninoff, "on peut considérer que la pensée est une tentative pour résoudre les conflits sans la violence, par la parole.

Mais tout dépend aussi de votre conception du monde : pensez-vous que l’harmonie domine ou bien estimez-vous, comme Heraclite, que le conflit est permanent ? Le retour de la guerre bouleverse notre vision du monde et la place de la violence dans celui-ci".

Martin Legros conclue : "Une philosophie qui refuserait l’usage de la violence face à la violence serait désarmée. La pensée doit être prête à prendre les armes."

Et dieu dans tout ça ?

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