Dans quel monde on vit

Gil Bartholeyns : « Chers habitants de Kiev, je n’ai jamais connu la guerre mais votre émotion me parcourt. »

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Alors que Moscou a massé des troupes aux frontières et que des tractations diplomatiques sont en cours, les Ukrainiens vivent dans la crainte et l’angoisse. C’est dans ce contexte sous haute tension que l’historien et écrivain Gil Bartholeyns écrit aux habitants de Kiev.

Quelle stupeur ! chers habitants de Kiev. Un retour vers le passé mais à l’envers. Quelle ironie ! Les abris anti-bombes de la guerre froide sont rouverts, réinvestis, redécouverts – mais pour se cacher de ceux qui les ont construits : des bâtiments soviétiques pour se protéger de la Russie…

Il n’est pas question de savoir si tel chef d’État est bien avisé ou pas, si les États-Unis conduisent le doigt en l’air, si les puissances européennes ont les moyens ; ou qui donne dans les opinions de qui. Il s’agit de peur au ventre, pour soi, pour les siens.

Je n’ai jamais connu la guerre – c’est d’ailleurs, au fond, une chance inouïe – mais votre émotion me parcourt. Vous vous organisez tandis que l’épaisseur des commentaires inflammables nous bouche la vue, la vie. Les alarmes lancées depuis nos pays vous inquiètent. L’angoisse est virale. Il est plus prudent de se dire " et si… ", " et si… ", que de se dire " mais jamais, jamais ! " L’incertitude faite loi.

Et voilà que vos autorités publient la carte des abris, voilà qu’apparaissent des affiches pour s’engager. Ainsi les consciences s’aguerrissent. La guerre est dans la bouche, et à force de l’être, elle finit dans les mains.

Beaucoup d’entre vous estiment vivre dans un pays en guerre depuis 8 ans ; mais ce sont les branle-bas extérieurs qui ont fini par vous effrayer. Quoi de plus naturel d’être prêt à se terrer, à fuir ou se défendre ? Quel kit de survie ? Voilà comment la fiction, la friction anticipative peut être auto-réalisatrice.

Chers habitants de Kiev, j’avais envie de ne pas trouver nécessaire de vous écrire ma sympathie, mon soutien impuissant, depuis maintenant décembre et janvier que ça dure, que ça monte – quand certains étaient au ski.

L’Histoire ne rédime jamais les peuples, et l’on a fait du " peuple " un mot laid, populaire, populisme, pour le réduire encore, en sens, en cendres, pour qu’il ne soit plus qu’un moyen, dans les guerres conventionnelles ; à présent une chose à déplacer, d’un emploi stratégique, une monnaie d’échange, parfois un cas de conscience, déshabillé aux frontières. Là vous vous sentez nus, chers Kiéviens, à peine à 90 km des forces russes via la Biélorussie inféodée.

Et pour moi, vous n’êtes pas plus loin que Lisbonne ou Athènes. Mêmes distances. Nous sommes vous et moi plongés dans une " sombre intimité ". Chez vous, c’est en train de changer l’équilibre du monde chez nous, car l’équilibre est un point à partir duquel tout se déplace, lentement mais sûrement, à la surface du temps.

Il n’y a pas de pluriel à peuple. Parce que c’est toujours le même homme, la même femme, le même enfant qui souffre. On dit qu’on ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière ", écrivait un écrivain des tristesses et des drames sans nom. À l’échelle de la vie, les coups du sort sont sans époque.

J’aimerais désannoncer l’Histoire, chers habitants de Kiev, mais l’Histoire est devant, toujours devant. Elle ne se répète jamais, elle éternue.

Ce matin, il neige silencieusement sur Kiev, et certains, par chez nous, s’apprêtent à repartir au ski.

Très chaleureusement,

Gil Bartholeyns

 

Chaque samedi, dans “Dans quel Monde on vit”, un auteur-chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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