Dans quel monde on vit

Gil Bartholeyns : « Cher Oleg, ce n’est pas une lettre de radio, c’est une vraie lettre que tu écouteras vraiment »

En toutes lettres !

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, l’historien et écrivain Gil Bartholeyns est en contact avec son ami Oleg, professeur à Moscou. La gorge serrée, il lui adresse cette lettre émouvante.

Cher Oleg, mon cher Oleg,

ami d’études, désormais professeur d’histoire à l’université des sciences économiques à Moscou, tu m’as écrit – tu nous as écrit à tous, le lendemain de l’invasion de l’Ukraine : " J’ai tellement honte de ce que fait mon pays ! On voyait où ça allait, mais on ne voulait pas y croire… Une guerre au milieu de l’Europe… " Et tu finissais par ces mots : " Nous ne voulons pas cette guerre… " Tu t’es senti dans l’obligation de te désolidariser auprès de tes amis " européens ".

Tes mots étaient chargés du bilan accablant pour les sciences et les arts en Russie, de la désertion culturelle, d’un Occident subitement réinventé, du désespoir de voir que la majorité – une collègue, un taximan, ton propre père – soutient ce qui se passe : " Ce sera finit au bout de quinze jours ! ", " Lundi prochain, on aura Kyiv ", " Un petit couloir vers la Crimée réglerait tout ! "

Ta crainte, surtout, d’une fraternité brisée par une Histoire de bruit de bottes qu’on ne pensait pas réentendre.

Et nous tous de te répondre en chœur : Mais voyons, Oleg ! Nous n’avons jamais douté de tes sentiments envers le régime, et tant de Russes, démissionnaires ou manifestants, méritent notre admiration, à la mesure de la honte que nous ressentons au spectacle de notre impuissance.

Tu n’y es pour rien dans cette flambée de ténèbres. Elle vient de loin, disait l’un de nous : de la nostalgie tsariste et du fait que la Russie n’a jamais connu la démocratie. Elle vient d’un peu plus près : de la fin du monde soviétique vécue comme une immense frustration, et qui peut justifier le rapprochement avec le diktat de Versailles en 1919 suivi d’Hitler. Et puis elle vient du temps bref de l’ascension d’un tyran étouffant toute voix discordante.

Et voici que tu nous annonces, il y a quelques jours, que tu as été licencié de ton université, comme tant d’autres à la tête des institutions du savoir et des arts. Que tu es désormais aux Émirats arabes unis, et que Milan devient pour toi et ta famille une réalité d’asile.

Le présent a ouvert en nous un océan de passé.

En 1999, tu arrivais à Paris et Vladimir Poutine au pouvoir : sa " gueule en chapka militaire " médiatisée sur les abribus t’était désagréable mais, tu t’en souviens, l’Europe s’en amusait.

Moi je me souviens des cinq langues que tu parlais et des guitares le soir. Je me souviens que tu roulais à toute à l’allure vers l’Atlantique. Je me souviens de tes invitations répétées à venir goûter l’été russe. Je me souviens… Soudain ça me monte de la poitrine aux yeux. Parce que ce n’est pas une lettre de radio, un exercice de compassion. C’est une vraie lettre que tu écouteras vraiment, liras vraiment.

À l’instant, cher Oleg, j’ai dû m’arrêter – saisi d’avoir employé un imparfait si tragique. Ce temps, non des révolutions mais du révolu.

Toi qui dans nos jeunes années insistais pour que nous nous écrivions en latin, cette langue d’un monde sans frontières, ab imo pectore, " du plus profond du cœur " je te salue et t’ouvre grand ma porte.

 

Gil Bartholeyns

Articles recommandés pour vous