Génocide des Tutsis au Rwanda: pourquoi tant de passivité internationale ?

Génocide du Rwanda: pourquoi tant de passivité internationale ?
07 avr. 2019 à 05:00Temps de lecture6 min
Par RTBF

Il y a 25 ans, le 6 avril 1994, le Rwanda basculait dans l’horreur absolue. Beaucoup doivent se demander en ces temps de commémorations pourquoi la communauté internationale n’est pas intervenue au Rwanda lorsqu’il était encore temps pour arrêter le bain de sang qui a tout de même duré plus de 100 jours ?

La folie meurtrière se déclenche suite à un attentat contre l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana, un Hutu. Le génocide fera 800.000 morts selon l’ONU, principalement parmi la minorité Tutsi.

Le site d’information Mediapart et Radio France avaient publié en février dernier des extraits d’une note « jamais dévoilée » des services secrets français qui, selon ces médias, désigne dès septembre 1994 deux extrémistes Hutus rwandais comme les « principaux commanditaires » de l’attentat déclencheur du génocide au Rwanda en 1994.

Le 7 avril, le lendemain de l’assassinat du président dix parachutistes belges sont tués par des militaires hutus en représailles, les autorités belges avaient décidé de retirer leurs troupes engagées dans la Minuar, une force d'interposition de l'ONU présente bien avant le début des massacres. Les troupes belges présentes sur place reçoivent alors pour mission d’évacuer les ressortissants étrangers et de ne plus s'occuper de la situation interne au pays.

Pourtant tout cela n’a pas commencé en 1994, on le sait maintenant on est loin d’une « colère populaire spontanée » suite à l’assassinat du président Habyarimana, mais bien face à un génocide programmé, préparé de longue date.

 

Rwanda : Historique du génocide de 1994 (Archive)

Rwanda : Historique du génocide de 1994

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Une colonisation qui va laisser des traces indélébiles

Aux origines, Hutus et Tusis ne forment qu’un seul et même peuple, ils parlent la même langue, le kinyarwanda, et partagent les mêmes croyances, une même culture, et une histoire commune. Les Tutsis sont des éleveurs, parmi lesquels se distinguaient de riches et puissants propriétaires de troupeaux. Les Hutus sont des agriculteurs et des paysans. Et les Twa sont des artisans et des ouvriers. Les populations se regroupent dans des clans qui intègrent les diverses ethnies sur un pied d’égalité.

Tout va changer avec l’arrivée des puissances colonisatrices, les Allemands puis les Belges qui appliquent les grands principes de « diviser pour régner ». Ils font des Hutus et des Tutsis deux groupes d’ethnies différentes.

Les Tutsis bénéficient de plus de privilèges, comme de devenirs prioritaires dans l’accès aux écoles missionnaires, et dans le recrutement des emplois de l’administration. 

En 1962 quand les Belges quittent le Rwanda, ils laissent l’état aux mains des Hutus qui sont majoritaires à près de 85% de la population. C’est la fin des privilèges pour les Tutsis et le début de leurs ennuis.

Dès le début des années 60, le Rwanda est le théâtre de régulières flambées de violences et l’on assiste à des massacres de Tutsi. Plusieurs milliers de Tutsis sont déplacés dans des camps ou ils doivent fuir dans les pays voisins (Ouganda, Congo, Burundi, Tanzanie).

Les spécialistes considèrent que la moitié de Tutsis rwandais a dû s’exiler entre 1960 et 1973. Interdits de revenir dans leur pays, ces exilés créent en 1987 le Front patriotique rwandais (FPR) depuis l’Ouganda.

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1990, début de la guerre civile

Le FPR lance sa première offensive sur le Rwanda en octobre 1990. C’est le début de la guerre civile entre Hutus et Tutsis. Le président Habyarimana prend prétexte de cette attaque pour perpétrer des exactions contre les Tutsis de l’intérieur, accusés de complicité avec les rebelles. Le gouvernement instaure également les cartes d’identité mentionnant l’appartenance au groupe ethnique.

Pour répondre aux attaques du FPR, le pouvoir en place crée en 1992 la milice des Interahamwe « ceux qui combattent ensemble ». Des milices qui s’organisent et se forment en vue du grand jour et qui seront le bras armé de ces massacres.

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1993, arrivée des casques bleus

Les accords d’Arusha se sont déroulés de juin 1992 à août 1993 par étapes successives entre l’État rwandais et le FPR de Paul Kagame afin de mettre un terme à la guerre civile. En plus d’un cessez-le-feu, une série de dispositions politiques et militaires doivent permettre de mieux intégrer les exilés dans la société rwandaise.

Des Casques bleus, dont un contingent belge, sont alors déployés dès octobre 1993 dans le cadre de la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (Minuar) pour aider à l’application des accords de paix.

La situation pourtant ne s’améliore pas vraiment et on tarde à mettre en œuvre les décisions des accords d’Arusha.

A noter aussi que les Américains font tout en cette période pour atténuer la force et le rôle de la Minuar. Paul Kagame était même parti aux Etats-Unis pour des stages de formation militaire à Fort Leavenworth au Kansas de juin à octobre 1990.

Une fois le génocide déclenché, les diverses résolutions prises par le Conseil de sécurité de l’ONU du 21 avril 1994 au 22 juin 1994 furent très controversées et donnèrent lieu à ce que les survivants du génocide, et de nombreux observateurs, appelèrent « l’abandon (ou la lâcheté) de la communauté internationale ».

Des préparatifs du génocide dès 1990

Le Sénateur belge Pierre Galand, Chef de mission, et le Professeur Michel Chossudovsky, Canadien, Expert en Finance Internationale, ont réalisé et remis au gouvernement rwandais, au PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), à la Commission des Droits de l’Homme et au Tribunal International d’Arusha sur le Rwanda, un rapport, en 1996, sur « L’usage de la Dette, Etat du Rwanda entre 1990 et 1994 ». Un rapport qui pointe clairement le rôle de la communauté internationale qui en voulant "restructurer la dette" du pays, va surtout, avec de trop faible contrôles, amener beaucoup d'argent dans le pays. Argent qui va servir à préparer le génocide.

Un exemple parmi d'autres, suite au feu vert du Fond Monétaire International (FMI) en novembre 1990, l’armée vit ses effectifs passer de 5000 à 40.000 hommes comme l’indique le rapport « des jeunes délinquants, produits d’une société appauvrie, furent enrôlés par milliers dans les milices civiles responsables des massacres et du génocide ».

Cette étude démonte également, les mécanismes qui ont permis la constitution dès 1993, de l’arsenal des armes à feu, des armes blanches et des divers équipements pour la mobilisation populaire, la soldatesque, les milices, jusqu’au simple paysan.

En effet, toute cette année 1993 une masse hallucinante de machettes, houes, bêches et autres pioches, pics, haches, serpes, faucilles, ont été achetées par plus d’une dizaine de commerçants hutus de Kigali et Butare.

Le rapport démontre comment la quasi-totalité des aides au développement sous forme de dons et surtout de prêts était quasi totalement détournée de ses objectifs pour financer l’achat d’armes qui deviendront les armes du génocide. Des rapports intérimaires et audits réalisés à l’époque à la demande des institutions financières internationales étaient alarmants et signalaient l’ensemble des détournements.

En 2000, la Belgique demandait pardon aux Rwandais

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Des blessures toujours ouvertes

Paul Kagame accusait encore régulièrement la France de complicité dans le génocide, reprochant à Paris d’avoir soutenu le gouvernement extrémiste hutu. Mais la France a rejeté à de multiples reprises ces accusations, assurant que les forces françaises n’avaient fait « qu’œuvrer à la protection des populations civiles ». Pour prouver sa bonne foi, elle a même déclassifié en 2015 ses archives présidentielles secrètes.

Le rôle de la France au Rwanda continue de faire des remous, une future commission doit être chargée de faire la lumière sur cette époque. La composition de cette commission doit, en principe, être annoncée vendredi 5 avril, mais certains s’insurgent contre le fait que des historiens en auraient été exclus.

Les Nations Unies ont été longtemps sur la sellette pour avoir réduit fortement la force d’interposition Minuar de la quasi-totalité de ses effectifs dès le début des événements.

La Belgique, et la France, furent critiqués pour leur amitié avec le régime Hutu.

Le Vatican et l’Église catholique occupaient une place prépondérante au Rwanda depuis la colonisation, notamment dans l’organisation sociale, l’éducation et l’animation culturelle du pays. L’Église catholique a été à plusieurs reprises mise en cause pour sa proximité avec le régime hutu extrémiste de l’époque, et pour l’implication de prêtres et de religieux dans les massacres.

25 années après les massacres, les plaies ne se referment que lentement et chacun doit faire son travail de mémoire et de pardon pour que cette terrible situation ne puisse plus jamais se reproduire.