Chronique littérature

Garder le Cap, l’album de Sempé qui célèbre le rire et les joies dérisoires

18 déc. 2020 à 07:28 - mise à jour 12 août 2022 à 07:17Temps de lecture3 min
Par Sophie Creuz

Le petit Nicolas est orphelin. Nous avons appris la mort du dessinateur Jean-Jacques Sempé, survenue ce jeudi 11 août 2022. Il avait 89 ans. En son hommage, nous vous proposons de retrouver la chronique que Sophie Creuz avait consacrée à son dernier album, en décembre 2020, Garder le cap.


Une fois n’est pas coutume, Sophie Creuz nous parle d’une bande dessinée pour sa dernière chronique de l’année : le dernier album du dessinateur Sempé qui s’intitule "Garder le cap" et paraît chez Denoël.

Qui de mieux que le dessinateur Sempé pour nous servir un sourire sensible, tendre et plein d’alacrité en même temps ? À l’approche des fêtes, les éditions de Denoël publient depuis des années, des best of, comme on dit en bon français, des dessins de Sempé, avec une thématique, "Les romantiques", "les mystiques", "les optimistes", mais cette fois paraît un album original d’une excellente cuvée. Avec ce titre en clin d’œil : "Garder le cap".

Un album dans lequel on le retrouve égal à lui-même

Ce qui est merveilleux chez lui, c’est qu’il se renouvelle avec le même vocabulaire, la même palette. Il nous parle toujours de notre monde moderne, du cynisme du fric, des aspirations à la simplicité des plus nantis d’entre nous, des plus blasés aussi, à côté de délicieuses vieilles dames qui s’amusent comme des enfants ou de cette autre vieille paroissienne, toute seule dans sa grande église, qui s’adresse à Dieu pour le sermonner gentiment, comme on le ferait d’un gamin qui a fauté. Tout ici, cette fois encore est adorable et d’une sagesse espiègle, dont nous avons bien besoin.

Sempé nous lave le regard en dirigeant le sien vers les fragiles moments de grâce, la beauté d’un instant, les joies futiles mais essentielles comme attraper un coquillage avec son épuisette, ou s’abandonner au vertige d’un ciel étoilé. Il voit cette soif d’aventure qui attend au coin de la rue du petit Monsieur qui rentre chez lui sagement tous les soirs à 18h. Sempé croque les singeries du monde adulte, et en particulier ce goût du pouvoir, de l’apparat, d’un luxe éhonté qui ne comble rien mais écrase de toute sa morgue. Il sent le désarroi de ces hommes d’affaires en costume rayé, tous pareils, de ces puissants qui s’accordent, sur dérogation spéciale, un moment pour savourer le silence ou manger en cachette une boîte de cassoulet dans leur bureau design, en lisant l’Equipe.

Sempé est de la famille des James Thurber et de Walter Mitty, des Danny Kaye et de Pierre Etaix, du Mime Marceau, de Jacques Tati et de Doineau, comme eux, il offre à ses personnages des moments d’absences, des bulles de folie ou de plaisir gratuit au milieu de vies bétonnées, effrénées et aveugles. Il sait bien que le bonheur, c’est parfois simplement sauter à pieds joints dans une flaque d’eau.

On retrouve le Petit Nicolas de Sempé

Et tous les autres. Tous ses personnages sont minuscules perdus dans d’immenses décors, enfermés par la vie qu’ils se sont construite, coincés dans un projet de société performante avant de s’apercevoir angoissés qu’ils n’ont aucune envie d’en faire partie. Que nous dit Sempé dans son trait fin à tous égards ? Que les seules choses importantes, sont l’amour, le rire, les joies dérisoires, comme regarder passer des fourmis, être maître de nos vies en s’évadant des logiques commerciales qui nous traitent un produit à la mode, et nous culpabilisent si cessons de l’être.

Sempé dessine avec une confondante gentillesse, son crayon ne se moque pas des gens, il se moque de la vanité, de la cupidité, mais il voit la solitude, les doutes, le besoin de chaleur d’humaine qui nous anime tous. C’est un être infiniment tendre avec ses semblables. Et c’est donc le livre, que vous devez glisser sous le sapin pour remettre à l’honneur la fragilité, le charme, la poésie, l’allégresse, l’imaginaire et la tendresse dans cette fin d’année qui en manque tant.

"Garder le cap" de Sempé est paru en 2020 chez Denoël.

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