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Eviter la psychose collective mais ne pas cacher les faits : comment les médias doivent-ils traiter les "piqûres sauvages"?

11 juin 2022 à 05:00 - mise à jour 11 juin 2022 à 08:30Temps de lecture9 min
Par Thomas Dechamps, journaliste à la rédaction RTB Info, pour Inside

Lors d’un bal populaire ou en boîte de nuit, dans les tribunes d’un match de foot ou encore dans la foule de la Belgian Pride de Bruxelles, ces dernières semaines les témoignages de piqûres dites "sauvages" se sont multipliés en Belgique et la RTBF, comme tous les autres médias, s’en est fait l’écho.

Un phénomène qui soulève encore beaucoup de questions quant à son mode opératoire, son ampleur réelle ou le mobile de ses auteurs mais qui semble néanmoins s’étendre progressivement. Signalée pour la première fois à la fin de l’année dernière au Royaume-Uni, la pratique a ensuite manifestement gagné la France, avant d’être repérée en Belgique et aux Pays-Bas.

Face à cet effet de propagation et malgré ces zones d’ombre, quelle devrait être la réaction adéquate des journalistes ? Les médias contribuent-ils plus à limiter le phénomène, en mettant en garde organisateurs et participants à des événements, ou au contraire à l’amplifier, en faisant malgré eux la publicité du procédé ? Nous-mêmes, à la RTBF, avant même que les premiers cas belges ne surviennent, nous avons dû à plusieurs reprises nous interroger : à partir de quand faut-il parler de ce "phénomène" ? Y a-t-il réellement un phénomène de société à l’œuvre ? Comment en parler ? Comment éviter les éventuels effets pervers d’une telle couverture médiatique ? On tente ici d’y voir un peu plus clair.


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Une série d’alertes

La première fois que des journalistes se retrouvent face à un signalement de piqûre forcée sur le territoire belge, c’est à la suite d’un bal populaire organisé par une association de jeunesse de Dampicourt, un village situé en Province de Luxembourg, tout près de la frontière française. "Les faits datent du week-end et le lundi, il y a un petit article dans la presse locale avec le témoignage d’une jeune femme qui se dit victime d’une piqûre forcée et de sa mère", se souvient Pierre-Yves Millet, Chef d’édition Namur/Brabant wallon/Luxembourg à la RTBF. À ce moment-là, il n’y a qu’un unique témoignage et aucune plainte n’a encore été déposée mais l’attention de Pierre-Yves est immédiatement attirée par cette nouvelle car il a entendu parler de ce type d’agressions en France : "on en avait discuté en comité éditorial auparavant, poursuit-il, notamment à la suite de sujets sur des cas en France et au moment de la diffusion de l’émission #Investigation sur l’utilisation des drogues du viol. La thématique est donc déjà dans nos têtes".

Le premier témoignage en appelle d’autres et en termes de couverture médiatique, ça monte progressivement en puissance

Il prend donc les faits au sérieux et un journaliste est chargé de retrouver ces personnes et de contacter le parquet du Luxembourg pour savoir si une ou plusieurs plaintes ont été déposées. Or, à ce moment-là ce n’est pas encore le cas. Malgré ces réserves et alors que le journaliste a pu contacter la victime présumée et sa mère, la rédaction décide tout de même en fin de journée de publier un court article web "au conditionnel et avec des points d’interrogation", précise Pierre-Yves, et les choses s’arrêtent là pour le lundi… mais pas pour longtemps. Car dès le lendemain, le Parquet annonce finalement le dépôt de sept plaintes en tout et les autorités communales réagissent également à la nouvelle. "Le premier témoignage en appelle d’autres et en termes de couverture, ça monte progressivement en puissance", se remémore Pierre-Yves Millet.

À partir de ce moment, la question des piqûres dites "sauvages" revient effectivement régulièrement dans l’actualité belge, y compris dans les éditions d’informations de la RTBF. Après l’affaire de Dampicourt, des faits similaires sont signalés deux semaines plus tard à Malines, où quatorze supporters s’effondrent lors d’un match de football après avoir ressenti des piqûres. Quatre jours plus tard, ce ne sont pas moins de quinze jeunes filles qui ont un malaise au cours d’un festival à Hasselt. Début juin, les témoignages de deux jeunes montoises piquées lors de la même soirée viennent s’ajouter à la liste.

À chaque fois, les témoignages sont suffisamment pris au sérieux pour que les autorités ouvrent une enquête. Cependant, les journalistes restent contraints de parler au conditionnel dans leurs reportages car si des traces de piqûres ont bel et bien été relevées sur plusieurs victimes et que les symptômes décrits se rejoignent souvent (nausées, vertiges, perte de conscience), aucune analyse ne permet de mettre en évidence une quelconque substance injectée et aucune seringue n’a été retrouvée, pas plus qu’un éventuel suspect arrêté.

Dans ce contexte, plusieurs hypothèses circulent : celle de "plaisantins" armés de seringues vides ou même d’un autre objet pointu mais désireux de créer une panique, celle de piqûres d’insuline ou encore celle d’une nouvelle drogue, indétectable. On ne peut d’ailleurs pas exclure que ces hypothèses soient toutes vraies, différents modes opératoires ayant, dans ce cas-là, été utilisés par des personnes sans aucun contact entre elles et agissant pour des mobiles distincts.

Étant donné le nombre de faits similaires et leur éloignement géographique (des centaines de plaintes, du Royaume-Uni aux Alpes françaises) on ne peut qu’en déduire que l’idée, aussi nuisible soit-elle, est reprise petit à petit par des individus habitant à des endroits différents. Mais alors, comment cette idée saugrenue se répand-elle ? Les médias qui s’emparent de ces affaires contribuent-ils à l’expansion du phénomène ?

Relater des événements de ce genre augmente la propension à retrouver ces événements par la suite

Les médias, répertoire de comportements possibles

"On sait effectivement que relater des événements de ce genre augmente la propension à retrouver ces événements par la suite", avertit Vincent Yzerbyt, professeur de psychologie sociale à l’UCLouvain. L’exemple le plus connu est celui du suicide, à propos duquel plusieurs travaux ont pu prouver que la "publicité" qui est faite autour d’un cas augmente, temporairement mais de façon assez nette, le nombre de suicide commis dans la zone de couverture du médium qui a diffusé l’information (que ce soit un journal local ou la télévision nationale). "On a pu établir qu’il y a une facilité accrue de passer à l’acte après la mise en avant d’un acte aussi radical qu’un suicide", appuie le chercheur de Louvain-la-Neuve.

Les données sont même suffisamment précises pour mettre en évidence que l’acte d’un jeune homme, par exemple, aura avant tout un impact sur les personnes de son sexe et de sa génération. Un phénomène encore observé à grande échelle à la fin des années 2010 avec le succès de la série "13 reasons why" (dont l’intrigue principale tournait autour du suicide d’une adolescente). C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il existe des recommandations officielles à l’attention des médias sur ce sujet, notamment celles d’éviter les descriptions détaillées de la méthode utilisée ou de mentionner les ressources d’aide (chez nous, la ligne d’écoute du Centre de prévention du suicide reste évidemment disponible 24h/24 au 0800 32 123).

Et cet effet est aussi malheureusement observé pour des comportements qui affectent d’autres que soi. Les séries de profanations de cimetières juifs en sont une illustration selon Vincent Yzerbyt : "des profanations parfois commises par des personnes qui étaient très loin d’être des Nazis mais qui ont reproduit ces comportements, sans doute aussi attirés par l’effroi et le scandale que cela générait", souligne-t-il. Le professeur en psychologie sociale cite également le phénomène des jets de pierres mortels depuis des ponts d’autoroutes mais aussi, dans un tout autre style, l’opposition au port du masque au moment de la crise du Covid. Car les médias "donnent à voir tout un répertoire de comportements", poursuit Vincent Yzerbyt, et pour des êtres aussi sociaux et doués pour l’imitation que le sont les humains, la " preuve sociale ", comme l’appellent les chercheurs, est constamment recherchée. Par tout un chacun mais encore plus particulièrement par des personnes en difficulté dans leur existence ou tout simplement en recherche d’eux-mêmes et d’une sorte de voie à suivre. "Ce n’est pas forcément quelque chose de raisonné ! Mais c’est le mécanisme le plus courant de création de comportement", complète le psychologue néo-louvaniste.

Obligation d’informer et responsabilité sociale du journaliste

Malgré eux, les journalistes sont donc susceptibles d’inciter à commettre les comportements dont ils rendent compte, même quand ils les condamnent. Faudrait-il dès lors systématiquement passer sous silence toutes les conduites répréhensibles afin de ne pas propager de mauvaises idées dans la société ? Pour Marc De Haan, journaliste, philosophe et actuel président du Conseil de déontologie journalistique, ce serait manquer à la première mission du journalisme qui est de relater les faits : "à partir du moment où il y a un fait avéré, on ne va certainement pas le taire !" avance-t-il.

Surtout que de nos jours, l’information, ou la rumeur, circulent de toute façon bien souvent sur les réseaux sociaux avant que la presse ne s’en empare. Dans le cas qui nous occupe, les signalements de piqûres sauvages ont d’ailleurs chaque fois été relayés dans un premier temps par les organisateurs des événements concernés via leurs réseaux sociaux. "C’est donc légitime d’en parler et c’est même un devoir pour la presse d’informer sur ce phénomène à mon avis. Mais il faut mettre cela en balance avec la responsabilité sociale du journaliste, qui est également l’un des fondements de la déontologie, et donc tâcher de mesurer l’impact de ce que l’on fait et tenter de prévenir d’éventuels effets pervers", détaille le philosophe.

La question ne serait donc pas tant de savoir s’il faut parler ou non d’un sujet que de savoir de quelle manière en parler : "c’est le type d’information où on ne pas se permettre d’être sensationnaliste, ça certainement pas, mais, au-delà de ça, même flou ou incomplet", estime Marc De Haan. Et cela passe notamment par la nécessité de ramener constamment le phénomène à sa juste proportion, en citant le nombre de cas avérés par exemple. Mais aussi en rappelant bien les zones d’ombre qui subsistent. Selon Marc de Haan, dire ce que l’on ne sait pas encore est tout aussi important que de dire ce que l’on sait : "il faut aller suffisamment loin pour que le lecteur, l’auditeur ait conscience de ce qui reste un point d’interrogation", insiste-t-il. Le but étant d’éviter une psychose collective et le risque pour le public de surinterpréter une information qui ne serait pas complète. C’est aussi toute la difficulté de faire la différence entre "fait divers" et "fait de société", la frontière entre les deux étant souvent poreuse et pas si évidente à tracer, ni pour les journalistes, ni pour leur public.

Dans ces moments-là, le choix des mots est donc déterminant et le journaliste peut vite se sentir bien seul face à cette fameuse responsabilité sociale. C’est aussi pour cela qu’une production journalistique est bien souvent un travail collectif et que, dans les rédactions, certaines personnes sont là pour, entre autres, veiller au respect de ces obligations déontologiques. À la RTBF, c’est notamment l’un des rôles de Nora Khaleefeh, lorsqu’elle est éditrice du journal télévisé.

De service lors de l’annonce des événements de Malines, puis de Hasselt, elle se rappelle pour nous les instructions qu’elle a alors données aux journalistes envoyés sur place : "je leur ai demandé de rester le plus factuel possible, de ne surtout pas en rajouter mais de simplement décrire les faits", nous dit-elle. "Pas besoin de rajouter des superlatifs. Et pour moi, il était essentiel de chaque fois avoir dans le sujet une autorité, la police ou le Parquet, pour bien montrer qu’on ne fait pas là que relayer des rumeurs ou des témoignages de personnes se décrivant elles-mêmes comme des victimes", ajoute Nora. De l’aveu même des journalistes, les témoignages de première main étaient d’ailleurs plutôt faciles à trouver. Ce qu’il fallait aller chercher c’était la confirmation par ailleurs que ces témoignages étaient suffisamment interpellant pour ouvrir une enquête. Ce fut finalement chaque fois le cas.

À l’heure d’écrire ces lignes, les différentes enquêtes lancées en Belgique n’ont cependant pas permis d’y voir plus clair. Et pendant ce temps, les signalements de faits suspects continuent de s’accumuler, en Belgique et dans d’autres pays européens. Début juin, l’arrestation d’un premier suspect en France laisse espérer un début d’explication, quant à son mobile et quant à la manière dont il aurait eu l’idée d’user d’une seringue à des fins malveillantes… les médias et les réseaux sociaux auraient-ils indirectement influencé son geste ? Pour le moment, rien ne permet de l’affirmer.

 

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