Entrée chaotique dans une guerre commerciale

Entrée chaotique dans une guerre commerciale
23 mars 2018 à 21:44Temps de lecture4 min
Par Paul Krugman

"Les guerres commerciales sont une bonne chose, et elles sont simples à gagner". Voici ce que déclarait Donald Trump il y a quelques semaines, après avoir annoncé des droits de douane pour l’acier et l’aluminium. En fait, les guerres commerciales sont rarement une bonne chose, et très difficile à gagner – surtout si l’on n’a aucune idée de ce que l’on est en train de faire. Et Dieu sait que ces gens-là n’ont aucune idée de ce qu’ils sont en train de faire.

En un sens, c’est très étrange. Après tout, le commerce est clairement un sujet qui passionne réellement Trump. Il a tenté d’anéantir l’Obamacare mais il semble clair qu’il voulait surtout ternir l’héritage laissé par son prédécesseur. Il a souhaité des baisses d’impôts mais plus pour enfin remporter une victoire que parce qu’il se souciait de ce qu’il y a avait dedans. Mais réduire les déficits budgétaires, voilà une obsession de longue date de Trump, et l’on pourrait donc s’attendre à ce qu’il apprenne une ou deux choses sur la façon dont le commerce mondial fonctionne, ou du moins qu’il s’entoure de gens qui eux comprennent le sujet.

Mais non. Et ce qu’il ignore peut vous faire du mal, et ça vous en fera.

En ce qui concerne l’acier, voilà ce qu’il s’est passé : tout d’abord vinrent les grandes annonces de forts droits de douanes, ostensiblement au nom de la sécurité nationale – mettant dans une colère incroyable les alliés des Etats-Unis, qui sont la source la plus importante de nos importations d’acier. Puis vint ce qui ressemble à une tentative d’apaisement : l’administration a exempté le Canada, le Mexique, l’Union européenne et d’autres de ces droits de douane.

Est-ce que cette retraite est une réaction aux menaces de représailles ou bien l’administration ne s’est-elle pas rendue compte au début que les droits de douane allaient surtout toucher nos alliés ? Quoi qu’il en soit, Trump s’est retrouvé avec le pire des deux mondes : mettre en colère des pays qui devraient être nos amis et établir une réputation de partenaire commercial et d’allié non fiable, sans qu’il ne parvienne à faire quoi que ce soit pour le secteur qu’il était soi-disant censé aider.

Et maintenant arrive Commerce Trump II, le Syndrome chinois. Jeudi, l’administration a annoncé qu’elle allait imposer des droits de douane sur un certain nombre de biens chinois, les détails précis seraient annoncés plus tard. Comment cela va-t-il se passer ?

Soyons clairs : lorsqu’il s’agit de l’ordre économique mondial, la Chine est, en fait, un mauvais citoyen.

Elle joue notamment avec désinvolture avec la propriété intellectuelle, s’appropriant dans les faits des technologies et des idées développées ailleurs. Elle subventionne également certains secteurs, y compris l’acier, contribuant ainsi à une capacité mondiale excédentaire.

Mais alors que toute sa clique mentionne ces problèmes, Trump semble obsédé par les déficits commerciaux des Etats-Unis avec la Chine, qui est, selon lui, de 500 milliards de dollars. (En fait, il est de 375 milliards, mais qui se soucie des chiffres ?).

En quoi cette fixation est-elle néfaste ?

Tout d’abord, une grande partie de ces déficits n’est qu’une illusion statistique. Comme certains le disent, la Chine est la Grande Assembleuse : un grand nombre d’exportations chinoises sont en fait mises sur pied grâce à des pièces faites ailleurs, notamment en Corée du Sud et au Japon. L’exemple classique c’est l’iPhone, qui est "fabriqué en Chine" mais dans lequel la main d’œuvre chinoise et les capitaux reviennent à seulement quelques pour cent de son prix final.

C’est un exemple extrême mais qui fait partie d’un schéma plus général : une grosse partie des déficits budgétaires américains apparents avec la Chine – probablement la moitié – ne sont en fait que des déficits avec des pays qui vendent des composants à l’industrie chinoise (et des pays avec lesquels la Chine a des déficits). De cela, découlent deux implications : les Etats-Unis ont beaucoup moins de marge de manœuvre en termes de commerce avec la Chine que ce qu’imagine Trump et une guerre commerciale avec "la Chine" mettrait très en colère un groupe plus important de pays, certains d’entre eux étant des alliés proches.

Plus important, les excédents commerciaux chinois ne sont pas un problème actuellement, ni pour les Etats-Unis ni pour le monde dans son ensemble.

J’utilise le mot "actuellement" à dessein. Il fut un temps, il n’y a pas si longtemps, où les Etats-Unis avaient un fort taux de chômage et la Chine, en gardant sa monnaie sous-évaluée et en ayant d’importants déficits commerciaux, aggravait ce problème de chômage. Et à l’époque, j’enjoignais les Etats-Unis à serrer son jeu sur ce problème.

Mais ça c’était à l’époque. Les excédents commerciaux chinois ont baissé ; dans le même temps, les Etats-Unis n’ont plus un taux de chômage élevé. Trump pourrait penser que notre déficit commercial avec la Chine signifie qu’elle gagne et que nous perdons, mais ce n’est pas le cas. Le commerce chinois – contrairement aux autres formes de mauvaises pratiques chinoises – n’est pas le sujet sur lequel il faut s’emballer dans le monde de 2018.

Et voilà le truc : en entrant de manière chaotique dans une guerre commerciale, Trump vient miner notre capacité à faire quoi que ce soit pour les vrais problèmes. Si l’on souhaite mettre la pression sur la Chine pour qu’elle respecte la propriété intellectuelle, il faut mettre en place une coalition de pays lésés par les vols chinois – c’est-à-dire d’autres pays développés, comme le Japon, la Corée du Sud et les pays européens. Pourtant Trump aliène systématiquement ces pays, avec des choses comme ses droits de douane sur l’acier, un jour oui un jour non et sa menace d’imposer des droits de douane sur des biens qui, tout en étant assemblés en Chine, sont surtout produits ailleurs.

En conclusion, la politique commerciale de Trump se transforme rapidement en une leçon de ce que crée l’ignorance. En refusant de faire son travail, l’équipe de Trump parvient à perdre des amis tout en ne réussissant pas à influencer les gens.

La vérité, c’est que les guerres commerciales sont néfastes, et que presque tout le monde finit par y perdre sur le plan économique. Si quelqu’un devait "gagner", il s’agirait de pays qui acquièrent de l’influence géopolitique parce que les Etats-Unis dilapident leur propre réputation. Et cela signifie que si quelqu’un devait émerger comme victorieux de la guerre commerciale de Trump, ce sera…la Chine.

Articles recommandés pour vous