En immersion avec un 'patient Covid' : et après ? – Série 6/6

Deux ambulanciers viennent de déposer une patiente 'suspect Covid' à l'hôpital Notre-Dame d'Alost.
11 avr. 2020 à 12:16 - mise à jour 11 avr. 2020 à 12:16Temps de lecture6 min
Par Ghizlane Kounda

Reportage radio diffusé dans l’émission Transversales sur La Première, le 11 avril 2020 à midi.

Ce reportage montre à quel point le parcours d’un patient Covid-19 est long et particulièrement éprouvant. Un océan d’incertitudes. Le risque à chaque étape de la prise en charge médicale est permanent. Pas seulement pour lui, mais aussi pour le personnel soignant.

Ambulanciers, médecins, infirmiers, aides-soignants, nurses… tous craignent de contracter la maladie. Ils ont peur pour eux-mêmes mais aussi et surtout pour leurs proches. Mais le courage et le dévouement l’emportent.

Certains prennent beaucoup plus de risques que d’autres. Alors que les hôpitaux ont reçu prioritairement du matériel de protection contre le Covid-19, les médecins généralistes, les infirmiers et aides-soignants, eux, sont démunis. Dans les maisons de repos où les cas se multiplient, c’est la débrouille (cf. épisode 5/6 du reportage). On fait appel aux dons et au bénévolat, quand les militaires ne viennent pas en renfort…

"On n’a toujours rien reçu du gouvernement !", dénonce Thomas Orban, médecin généraliste et président du collège de médecine générale francophone"La profession est partagée entre deux sentiments, celle de vouloir aider et soutenir la population. Mais en même temps, on est scandalisé, car on a envoyé au front du personnel soignant tout nu, comme de la chair à canon. Et là, on doit sortir de nos cabinets pour aller ausculter des patients qui sortent de l’hôpital et aussi tous les autres… Mais on n’a rien pour le faire. Il y a des médecins qui vont mourir parce qu'ils n’ont pas reçu de masques. Et il n’y a pas que les masques, il y a les blouses, les gants, les lunettes… On a interpellé le ministre Philippe De Backer il y a dix jours mais on n’a pas reçu de réponse…".

Le manque de matériel est d’autant plus critique qu'il y a encore beaucoup d'incertitudes sur le Covid-19, notamment la durée de contagiosité. "On ne connaît pas cette maladie. On a des outils officiels qui disent de mettre les patients à l’arrêt sept jours", explique Thomas Orban. "Mais quand on regarde la littérature, ça va de 10 à 21 jours ! Le patient qui sort de l’hôpital est toujours Covid excrétant. Certes, c’est au début de la maladie qu’il est le plus contagieux et de moins en moins avec le temps… Mais comment fait-on pour les soigner ?"

Thomas Orban, médecin généraliste et président du collège de médecine générale francophone
Thomas Orban, médecin généraliste et président du collège de médecine générale francophone © Tous droits réservés

Pénurie et gestion du matériel de protection

La pénurie du matériel de protection est généralisée. Selon le SPF Santé Publique, au mois d’avril et certainement le mois suivant, la Belgique aura besoin de 18 millions de masques chirurgicaux et 3 millions de masques FFP2. Aujourd'hui, on en est loin.

"On est très conscient de la situation critique des médecins généralistes mais aussi des infirmiers et personnels dans les maisons de repos…", répond Philippe De Backer, ministre en charge de gérer l’approvisionnement en matériel pour la protection personnelle. "On a commandé 13 millions de masques FFP2 (un million ont déjà été distribués) et plus de 40 millions de masques chirurgicaux (10 millions ont déjà été livrés, et on continue d’en commander.) On fait le maximum pour que ces commandes arrivent le plus vite possible".

Les maisons de repos, les médecins généralistes, les kinésithérapeutes respiratoires… font désormais partie de la liste des cibles prioritaires, promet le ministre.

Oui mais comment éviter de reproduire les erreurs passées ? La dernière livraison de 3 millions de masques FFP2 en provenance de Chine n’était pas fiable… "Cette commande avait été faite au début de la crise, dans la précipitation", explique Philippe de Backer. "Aujourd’hui, nous avons multiplié le nombre de fournisseurs et puis on a changé le système de sélection. Des experts sont sur place, dans les usines et vérifient la qualité de produits. La vérification des certificats est désormais plus sévère et on vérifie aussi dans nos laboratoires, ici en Belgique la qualité des produits".

Quand les tests seront-ils généralisés ?

Il ne suffit pas d’avoir un équipement. Pour lever l’incertitude qui pèse sur la prise en charge du patient Covid-19, il est indispensable de systématiser les tests de dépistage. Cela permettra d’isoler les patients qui sont réellement atteints du Covid, d’écarter les autres patients qui sont soumis aux risques et enfin de déconfiner ceux qui sont immunisés, à condition que l’on soit certains qu’ils ne contractent pas la maladie à nouveau…

Philippe De Backer, ministre en charge de gérer l’approvisionnement en matériel pour la protection personnelle
Philippe De Backer, ministre en charge de gérer l’approvisionnement en matériel pour la protection personnelle THIERRY ROGE - BELGA

Car c’est une constante, il y a une grande incertitude non seulement sur l’action du virus, mais aussi sur le nombre de cas réels. Philippe De Backer, assure que la capacité des tests en Belgique vient de doubler, passant de 4250 à 10.000 tests quotidiens. "Depuis trois semaines, on travaille avec des entreprises, des universités et des laboratoires pour augmenter les capacités de tests ainsi que pour sécuriser les réactifs", explique-t-il. "Aujourd’hui, on est capable de faire 10.000 tests par jour. La priorité est de tester les patients symptomatiques, mais on doit également tester les personnes asymptomatiques, notamment dans les maisons de repos".

En plus du PCR effectué en laboratoire pour les patients les plus malades, une nouvelle catégorie de test, le test antigène RAPID (développé par la société Coris BioConcept) est disponible. Il vient de recevoir la certification de l'agence du médicament belge. Le résultat tombe en 15 minutes seulement, bien qu'il ne soit pas fiable à 100% là non plus (environ 6 fois sur 10). Avec le test PCR, les médecins estiment qu'il y a près de 30% de faux négatifs (cf. épisodes 3/6 et 4/6 du reportage).

Quand le test sérologique sera-t-il disponible ?

Dans ce cas-ci, il ne s'agit pas de dépister le virus chez un malade, mais de tester l'immunité d'une personne qui est porteuse du virus. A partir d'une prise de sang, le test détecte alors les anticorps qui ont été développés. Ici, deux cas de figure : soit cette personne a été asymptomatique, soit elle pense avoir développé une autre maladie, comme la grippe. En Belgique, on estime qu'environ 250 000 personnes ont consulté leur médecin généraliste pour des signes cliniques compatibles avec les syndromes grippaux.

Mais il faudra attendre encore, avant de bénéficier de ce test. "Il faut d’abord le valider", répond le ministre. "Ce type de test devrait être disponible d’ici trois semaines. Mais nous espérons le mettre sur le marché le plus vite possible pour faire un suivi de l’immunité dans la population. Ces tests-là joueront un rôle essentiel dans la programmation du déconfinement".

Marius Gilbert, épidémiologiste, responsable du laboratoire d’épidémiologie spatiale à l’ULB, membre du groupe d'experts en charge de l'Exit Strategy (GEES)
Marius Gilbert, épidémiologiste, responsable du laboratoire d’épidémiologie spatiale à l’ULB, membre du groupe d'experts en charge de l'Exit Strategy (GEES) © Tous droits réservés

Quand et comment le déconfinement se fera-t-il ?

Le plus difficile aujourd’hui est de prévoir la fin de l’épidémie en Belgique. "On va devoir vivre avec ce virus pendant plusieurs mois", prédit Marius Gilbert, épidémiologiste, responsable du laboratoire d’épidémiologie spatiale à l’ULB, membre du groupe d’experts en charge de l’Exit Strategy (GEES). "L’élément positif aujourd’hui, c’est que l’épidémie n’augmente plus. Avec les mesures de confinement, on a réussi à en reprendre le contrôle. Le problème, c’est qu’elle plafonne encore. Le nombre de nouvelles hospitalisations est relativement constant depuis une semaine, or il faudrait qu’elles diminuent pour commencer à envisager un déconfinement".

Deux tendances conjointes doivent coexister pour s’engager dans un déconfinement. "Il faut que parallèlement à cette diminution du nombre de personnes hospitalisées, on ait une augmentation du nombre de tests et qu’à un moment donné, les deux courbes se croisent", explique encore Marius Gilbert."On pourra alors basculer vers un nouveau système. Il faudra remplacer des mesures d’isolement collectif par des mesures d’isolements ciblés. Et ce ciblage dépend en grande partie de la disponibilité des tests et de dépistage…"

Mais le déconfinement sera progressif et difficile à mettre en œuvre. "Même lorsqu’on sortira du confinement, ce sera assorti d’un certain nombre de mesures qu’il faudra maintenir. Parce que la seule chose qui pourra vraiment changer la donne à long terme, ce sont des vaccins ou des solutions thérapeutiques bien plus efficaces que ce qu’on a pour le moment".

Thomas Orban : "Les médecins généralistes francophones ne sont pas équipés de matériel de protection"

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