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Elections en Inde: les trois clefs pour comprendre ce qui est en jeu

Elections en Inde: les trois clefs pour comprendre ce qui est en jeu
12 mai 2014 à 17:34 - mise à jour 13 mai 2014 à 06:05Temps de lecture4 min
Par Julien Vlassenbroeck

Qui sont les favoris ?

Pour simplifier les choses, on pourrait résumer cette élection à un duel entre deux partis, chacun incarné par un homme.

D’un côté, le parti du Congrès qui est au pouvoir depuis 10 ans. Ce parti laïc, de centre-gauche, est le parti historique qui avait conduit l’Inde à l’indépendance en 1947 avant de dominer la vie politique du pays jusqu’à la fin des années 70, principalement sous la houlette de Nehru et de sa fille Indira Gandhi. La figure de proue du parti pour ces élections ? Rahul Gandhi. Un Kennedy à l’indienne : un quadragénaire brillant et héritier de la plus grande dynastie politique du pays, les Nehru/Gandhi. Son père, Rajiv Gandhi a été Premier ministre du pays et sa mère, Sonia Gandhi est l’actuelle présidente du parti du Congrès.

Dans l’autre coin du ring électoral, le parti Bharatiya Janata (BJP). Parti nationaliste hindou, moralement très conservateur et économiquement libéral. Nettement plus "à droite" que le Parti du Congrès, il est historiquement né d’un courant opposé aux vues du parti du Congrès du Mahatma Gandhi. Il s’agit de la plus importante composante de l’Alliance démocratique nationale, la grande coalition de centre-droit opposée à l’actuel gouvernement de Manmohan Singh. Ce parti avait dirigé le pays entre 1998 et 2004.

Son candidat Premier ministre se nomme Narendra Modi et est le grand favori de ce scrutin. Cet homme connu pour son intransigeance est à la tête de l’Etat du Gujarat (plus de 60 millions d’habitants) depuis 2001. Contrairement à son adversaire, c’est un "selfmade man" et un libéral pur et dur sur le plan économique. Il s’est construit idéologiquement dans la mouvance hindoue intégriste dans ce pays qui garde une importante minorité musulmane (environ 13% de la population).

Elections en Inde: Narandra Modi (à gauche) et Rahul Gandhi sont les deux figures de proue de leur parti
Elections en Inde: Narandra Modi (à gauche) et Rahul Gandhi sont les deux figures de proue de leur parti DSK - BELGAIMAGE

Le contexte économique: morosité et inquiétudes

Le parti du Congrès semble mal en point dans ce scrutin. Et une grande partie de ce discrédit tient dans les performances économiques du pays durant cette décennie de pouvoir du gouvernement Singh. Or, la croissance qui tournait autour des 10% avant le retour au pouvoir du parti du Congrès s’est tassée sous sa direction. Elle serait même passée à 4,7% sur la période 2009-2013, si l’on en croit les chiffres de la Banque Mondiale.

Pour ne rien arranger, l’inflation est venue s’en mêler. Elle par contre, supérieure à 10% sur la même période. Couplée à la dévaluation inquiétante de la roupie, cette dynamique a tué dans l’œuf les ambitions de l’Inde de rivaliser avec la Chine, tant au niveau économique que de l’aura internationale.

Or, cette désillusion cinglante est attribuée à la frilosité et au manque d’action du gouvernement Singh (qui est pourtant un économiste de haut vol). Plus de 350 millions d’Indiens vivent sous le seuil de pauvreté et l’élan qui semblait promettre une croissance constante de la classe moyenne a été coupé. Du coup, la société reste largement à deux vitesses, extrêmement divisée entre (très) pauvres et (très) riches.

Tout porte à croire que les électeurs indiens vont sanctionner le parti du Congrès pour son incapacité à redresser la barre.

De son côté par contre, les analystes prêtent souvent à Narendra Modi d’excellentes performances économiques à la tête du Gujarat. L’Etat a en effet enregistré une croissance supérieure au reste du pays. Même si des analyses contestent qu’il s’agisse là d’un mérite du candidat Premier ministre mais plutôt la simple suite d’une dynamique plus profonde, initiée avant son arrivée au pouvoir dans la région.

Dans ce contexte, pas étonnant que les sondages annoncent une victoire de Modi et surtout un score historiquement bas pour le parti du Congrès. Il est devenu le candidat des classes moyennes déçues, des entrepreneurs et de tous ceux qui souhaitent donner un tour de vis libéral à la politique économique indienne.

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Le climat politico-social est délétère

Comme souvent, dans les périodes économiquement moins florissantes, les tensions sociales et religieuses refont surface.

Au-delà de la crise de confiance économique, de nombreux scandales de corruption mais aussi les scandales liés aux viols et aux agressions sexuelles dans le pays ont fini d’alourdir le climat et de créer une ambiance délétère.

D’autant que le favori, Narendra Modi n’a pas forcément un profil de nature à apaiser les conflits inter-religieux : il a été accusé d’avoir si pas encouragé, du moins laissé faire des émeutes d’intégristes hindous au cours desquelles plus de 1000 musulmans ont été tués dans son Etat. Bien qu’une enquête de la Cour suprême indienne ait exonéré le dirigeant du Gujarat, nombreux sont les observateurs qui pensent qu’il risque de diviser encore plus le pays une fois au pouvoir. Des universitaires craignent carrément une accélération de "l’hindouisation" dans un pays ou la majorité hindoue représente 80% des 1,2 milliard d’Indiens.

Il est également connu pour sa propension à tout vouloir contrôler dans les moindres détails. Pour certains, il y a là un autoritarisme à dénoncer. Pour d’autres, comme Sadanand Dhume de l’American Enterprise Institute in Washington au contraire, c’est un gage d’efficacité dans la lutte contre la corruption. C’est en tout cas ce que cet analyste explique à CNN.

Mais quoi qu’il en soit, rappelons que même si Modi triomphe dans les urnes, il devra faire des compromis. "Depuis 1989, aucun parti n’a été en position de former un gouvernement à Delhi sans l’appui des partis régionaux clefs", rappelle Milan Vaishnav, de l’organisation pacifiste Carnegie Endowment for International Peace.

Reste que le style de Modi fait peur à ses opposants, qui craignent une dérive autoritaire du pouvoir. "Si des artistes indépendants le critiquent, va-t-il agir contre eux? Quand les médias critiqueront la politique de son gouvernement, cherchera-t-il à les faire taire ? Laissera-t-il aux fonctionnaires et aux institutions publiques leur autonomie ou devront-ils adopter la ligne du parti?", interroge l’historien Ramachandra Guha, pour résumer les craintes suscitées par Narendra Modi. "Il est possible qu’en mai 2014 nous ayons un Premier ministre arrogant et sectaire au lieu du Premier ministre faible et incompétent que nous avons maintenant. Mais la démocratie indienne, pour ne pas dire l’Inde elle-même, survivra", conclut-il rassurant.

Les résultats du scrutin ne seront connus que le 16 mai au plus tôt.

Julien Vlassenbroek

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