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Des enfants dans les fontaines pour illustrer la canicule : inacceptable ?

De nombreux articles de presse utilisent des images d’enfants profitant des joies de l’eau et de sa fraîcheur pour illustrer la canicule actuelle.
15 juin 2022 à 15:49Temps de lecture4 min
Par Thomas Dechamps, journaliste à la rédaction RTB Info, pour Inside

Cela ne vous aura sans doute pas échappé : une nouvelle vague de chaleur s’abat sur l’Europe et la Belgique en ce mois de juin. Une situation dont la plupart des médias européens, y compris la RTBF, se sont évidemment emparés pour l’analyser, la commenter ou simplement l’illustrer… déclenchant parfois au passage des réactions indignées devant le choix des sujets ou des images choisies.

En témoigne par exemple ci-dessous ce tweet d’un député français que nous avons épinglé parmi bien d’autres réactions du même ordre. Ici, c’est le choix de la photo mise en tête d’article par nos confrères d’LCI qui fâche :

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Surabondance d’images associées au plaisir et à la détente

Comment illustrer un sujet sur la canicule ? Cette question, tous les journalistes et les éditeurs de presse ont dû à un moment ou un autre se la poser, y compris chez nous, à la RTBF. D’ailleurs, à " Inside " on se l’est encore posée il y a moins d’un mois, lors d’un premier épisode de chaleur et donc de premières réactions face, cette fois-là, à des sujets de notre journal télévisé.

Voilà donc qu’avec cette nouvelle hausse des températures, la problématique semble ressurgir chez nos voisins français mais aussi au Royaume-Uni, où une professeure de géographie à l’Université d’Exeter, Saffron O’Neill, dénonce elle aussi la manière dont les médias traitent des sujets liés à la canicule dans une carte blanche publiée par nos confrères du "Guardian".

Selon cette chercheuse spécialisée dans les conséquences du réchauffement climatique : "La façon dont les médias communiquent sur le dérèglement climatique reflète et façonne l’engagement des sociétés dans ce domaine. Derrière chaque photo faisant la Une des journaux se cache une personne qui reflète et perpétue la façon dont la société pense la dégradation du climat ". Et Saffron O’Neil d’insister sur le pouvoir qu’ont également les images de presse sur les représentations collectives, que ce soit pour penser une guerre, un attentat ou notre époque de dérèglement climatique.

Avec ses collègues, elle a d’ailleurs analysé la couverture médiatique des épisodes de chaleur survenus durant l’été 2019 dans quatre pays européens : la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et les Pays-bas. Une étude dont vous pouvez retrouver les résultats complets ici : SocArXiv Papers | Visual portrayals of fun in the sun misrepresent heatwave risks in European newspapers (osf.io)

Ceux-ci montrent une surabondance d’images associées au plaisir et à la détente sous le soleil (" fun in the sun ") par rapport à celles illustrant les impacts de la chaleur. En d’autres termes, les images de nageurs plongeant dans une piscine ou de familles à la plage étaient bien plus nombreuses que celles de terres desséchées ou de personnes suffoquant en ville. Même lorsque les médias choisissaient des images évoquant "l’idée de chaleur" ("idea of heat"), celles-ci étaient alors le plus souvent dépersonnalisées ou distantes (un ciel ensoleillé, des silhouettes dans la lumière, un gros plan sur un thermomètre, une carte, etc.).

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Et encore, l’étude de Safron O’Neill ne porte que sur les articles mentionnant dans leurs lignes à la fois la chaleur ET le réchauffement climatique. Or, on sait que ce n’est pas toujours le cas, loin de là. Y compris, encore une fois, dans les sujets de la RTBF, et ce pour de multiples raisons – bonnes ou moins bonnes – que nous avions déjà évoquées dans notre analyse du mois de mai : notamment la pratique de la " déclinaison " des sujets liés à la sécheresse, un aspect ou un lieu à la fois pour éviter de dépasser un certain minutage et de lasser le téléspectateur.

Décalage entre contenu et illustration

Quoi qu’il en soit, l’étude de l’Université d’Exeter met donc également en évidence un décalage courant entre le contenu des articles (puisque ceux sélectionnés mentionnent bien le dérèglement climatique) et leur illustration. Conséquence sans doute aussi du fait que dans de nombreuses rédactions l’illustration de l’article web est choisie après coup par une autre personne que le journaliste ayant écrit l’article.

C’est une facilité que l’on essaye de n’utiliser qu’en dernier recours

"La photo web a une importance cruciale parce que c’est l’un de nos principaux leviers en matière d’audience" reconnaît Sandro Faes Parisi, éditeur du Site Info à la RTBF. Et il n’est pas rare que, dans son métier, il doive choisir une photographie pour illustrer un article écrit par un ou une autre que lui.

Dans ces cas-là, il passe généralement par les photothèques des agences de presse : "l’avantage des agences c’est qu’elles permettent d’avoir des images illustratives – et en général on indique alors clairement 'illustration' - mais le revers de la médaille c’est qu’effectivement ça reste une illustration. Donc ce n’est pas l’événement en tant que tel mais c’est quelque chose qui suggère la situation. C’est une facilité que l’on essaye de n’utiliser qu’en dernier recours" précise-t-il.

Consciente de ces limites, l’équipe de l’édition du site web Info de la RTBF demande désormais le plus possible aux journalistes qui sont sur le terrain de leur envoyer des photos prises sur les lieux du reportage. De cette manière, le sujet de l’article n’est pas "trahi" par son illustration et les images "bateaux", trop génériques, qui pullulent sur les agences sont évitées.

La difficulté reste d’illustrer, à la RTBF mais aussi partout ailleurs, les dépêches d’agences. Or, ces dépêches sont très utilisées par les rédactions des différents sites d’information et certains, cédant peut-être à la facilité et à la force de l’habitude, continuent d’associer vagues de chaleur et canicule à des images évoquant plus les vacances que les affres du dérèglement climatique.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.

Pour aller plus loin - Parce que les épisodes de chaleur se succèdent sans qu’on ait le temps de les compter, nous vous proposons également de découvrir cet outil de la start-up française Callendar qui vous permet de répondre en toute objectivité à cette question : "ça chauffe chez vous ?" (fonctionne aussi pour la Belgique).

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