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Crise du gaz : la Belgique connaîtra-t-elle des coupures de chauffage et d’électricité cet hiver ?

Un ouvrier saisit un volant d’une vanne à l’installation de gaz naturel de Dashava, le 18 septembre 2014 à Dashava, en Ukraine. (Image d’illustration)
05 août 2022 à 12:41 - mise à jour 05 août 2022 à 15:37Temps de lecture11 min
Par Romane Bonnemé

Tandis que l’Union européenne se prépare à la réduction drastique des importations de gaz russe, certains internautes s’inquiètent du risque de coupures de chauffage et d’électricité l’hiver prochain. Si la situation est effectivement inédite, les citoyens européens, et a fortiori belges, ne devraient pas être les premiers concernés par d'éventuels défauts de gaz.

"Les coupures risquent de devenir courantes cet automne", "on sera en pénurie de gaz", "entre un et trois jours par semaine, sans chauffage ni eau chaude en Belgique"… Sur les réseaux sociaux (ici, , ou ), de nombreux citoyens belges et européens partagent leur inquiétude, voire leur colère, sur le risque d’une pénurie énergétique cet hiver alors que tous les pays membres de l’Union européenne sont invités à limiter leur consommation de gaz naturel russe, qu’il soit transporté sous forme gazeuse via des canalisations, ou sous forme liquide, aussi appelé le gaz naturel liquéfié (GNL).

Le 26 juillet dernier, les ministres de l'énergie de l'Union européenne se sont accordés sur un plan, intitulé "Save Gas for a Safe Winter", pour préparer les Etats membres aux diminutions d’approvisionnement en gaz naturel russe. Visant "un objectif volontaire de réduction de la demande de gaz de 15% du 1er août 2022 au 31 mars 2023", ce plan présente ainsi "diverses mesures par lesquelles les Vingt-Sept peuvent encourager la diminution de la demande et de la consommation de gaz pour le secteur public, les entreprises, ainsi que ménages".

Cette réduction, qui est pour l'heure volontaire, pourrait devenir obligatoire en cas de déclenchement d'une alerte relative à la sécurité d'approvisionnement.

La crainte de ces internautes de voir leur chauffage ou leur électricité coupés cet hiver est-elle fondée, notamment en Belgique ?

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La Belgique : très peu dépendante du gaz naturel russe

En Belgique, comme dans l’Union européenne plus globalement, les premiers consommateurs de gaz naturel sont les ménages et les petites et moyennes entreprises, principalement pour le chauffage des bâtiments et de l’eau (53,5% en 2021 selon la Fédération Belge des Entreprises Électriques et Gazières (FEBEG)).

Le reste de la consommation de gaz naturel en Belgique se répartit entre les clients industriels et la production d’électricité (respectivement 24,5% et 22% en 2021).

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D’où vient ce gaz ? En Belgique, il est majoritairement importé de Norvège (41% pour 2020), suivi des Pays-Bas (34,4%), et du Qatar (11,8%). Le gaz naturel d’origine russe ne représentait en 2020 que 6,7% de l’ensemble des importations de gaz en Belgique, toujours selon les chiffres de la FEBEG à partir de sources variées (Eurostat, SPF Economie, Synergrid etc.).

A noter qu’au niveau Européen, le gaz russe représentait avant la crise quelque 45% des importations totales de gaz, et couvrait 40% de la consommation européenne.

Ce gaz naturel russe est importé de deux manières en Belgique : d’une part sous forme de gaz transporté par gazoducs à travers l’Europe et entrant le système de transport Belge à Eynatten, près de Verviers, et d’autre part sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL) passant par le terminal méthanier à Zeebruges.

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"Cette – déjà faible – dépendance de la Belgique au gaz russe peut être revue à la baisse, explique Laurent Remy, porte-parole de Fluxys, le gestionnaire du réseau gazier belge. En effet, "du fait que l’importation de gaz naturel russe par gazoducs à l’est du pays n’est plus d’application depuis la fin de l’année dernière, la seule importation de gaz russe pour la période considérée s’effectue actuellement seulement sous forme de GNL" ajoute-t-il.

En riposte aux sanctions occidentales prises dans le cadre de la guerre en Ukraine, Moscou a également coupé en tout ou en partie l’approvisionnement de plusieurs États membres.

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Si au premier semestre 2022, le GNL russe représentait toujours 24% du GNL importé en Belgique, cette part est nettement plus basse que les années précédentes selon les données communiquées par SPF Energie : 34% en 2021 et de 30% en 2020.

Dans ce contexte, "il n’y a donc pas de risque d’une pénurie de gaz en Belgique pour l’hiver prochain" assure le porte-parole de la ministre belge de l’Energie, Andries Bomans, contacté par Faky. Le 15 juillet dernier, le cabinet de Tinne Van der Straeten communiquait aussi sur le fait que "parmi les atouts de la Belgique, nous pouvons compter sur un approvisionnement en gaz en provenance directe de la Norvège et du Royaume-Uni".

Cet approvisionnement est notamment "garanti avec des flux très importants, à la fois de gaz naturel à Zeebruges en provenance des fournisseurs non russes tels que la Norvège, du Royaume-Uni, mais aussi de gaz naturel liquéfié aux terminaux méthaniers de Zeebruges et Dunkerque depuis le monde entier" indique Laurent Remy. Ensuite, certains de ces flux sont exportés "vers l’est et le nord du pays, en Allemagne et aux Pays-Bas" ajoute le porte parole de Fluxys.

Loin d’être en défaut d’approvisionnement, la Belgique est même dans une situation excédentaire, en ce que "nous exportons quatre fois plus de gaz que nous en consommons en Belgiqueajoute Andries Bomans.

Originellement très dépendante du gaz russe, c’est l’Allemagne qui importe le plus de GNL depuis la Belgique. Le gazoduc entre la Belgique et l’Allemagne est à ce jour utilisé à sa capacité maximale de 100%, toujours selon le porte-parole de la ministre de l’Energie. Et pour cause : au 27 juillet, les livraisons de gaz russe via le Nord Stream avaient baissé à 20% des capacités, selon les données de l’opérateur allemand Gascade, qui gère le réseau sur le territoire de l’Allemagne.

Outre la réduction de la consommation de gaz provenant de Russie, les règles européennes imposent aussi aux Etats membres de remplir leurs installations de stockage de gaz à 80% minimum d’ici le 1er novembre 2022.

Sachant que le stockage du gaz fournit en principe 25-30% du gaz consommé pendant la saison hivernale sur le territoire de l’Union européenne, le nouveau règlement adopté en juin dernier prévoit des opérations de remplissage coordonnées entre les Etats membres, "entre ceux qui disposent de stocks plus importants que leur propre consommation nationale, et ceux n’ont pas d’installations de stockage".

La Belgique, qui compte deux centres de stockage de gaz naturel (à Zeebruges, qui contient du gaz naturel liquéfié et à Loenhout qui contient du gaz naturel à l’état gazeux dans des couches aquifères profondes) est en passe d’atteindre cet objectif : au 4 août 2022 à 6 heures du matin, le stockage de sa réserve de gaz de Loenhout, près de la frontière avec les Pays-Bas, était de 79% de sa capacité technique maximum, selon les informations transmises par Laurent Remy de Fluxys.

Un contexte de conditions de marché très fluctuantes

Qualifiée de "stratégique" par le cabinet de la ministre Tinne Van der Straeten, cette réserve devrait donc "être remplie à temps pour l’hiver grâce un assouplissement des enchères". Cet assouplissement fait suite aux modification de la loi gaz en février 2022, le gestionnaire du réseau de gaz Fluxys, qui peut désormais mettre aux enchères la capacité de stockage à un prix de départ (aussi appelé prix de réserve) à un niveau inférieur au tarif réglementé. "Ceci nous permet de mieux répondre à la demande des utilisateurs de stockage dans un contexte de conditions de marché très fluctuantes" indique Laurent Remy.

Une opération "réussie" pour Andries Bomans, du cabinet de la ministre de l’Energie, car elle a permis de "remplir la réserve de Loenhout beaucoup plus vite que l’année passée".

La Belgique au cœur du marché intérieur européen

Moins optimiste, le professeur à l’ULB et spécialiste de la géopolitique de l’énergie, Adel El Gammal, rappelle qu'"il faut plutôt raisonner au niveau européen. La Belgique est, en effet, intégrée au marché énergétique européen dans lequel des mécanismes de solidarité – renforcés lors de la conférence de Versailles à la mi-mai – existent pour palier au plus urgent. Être à un très haut niveau de stockage en Belgique ne nous prémunit pas du fait qu'en tant qu’Etat membre de l’Union Européenne, elle est intégrée au marché énergétique européen et devrait donc subir également – éventuellement de manière moins frontale – la crise énergétique majeure qui se développe".

Au-delà des prévisions à court terme décrites par Adel El Gammal, le Secrétaire Général de l’Alliance Européenne pour la Recherche Energétique envisage aussi un bouleversement dans les années à venir : "cette crise énergétique résulte en effet d’une convergence de facteurs multiples qui redéfinissent l’ordre géopolitique mondial : celui d’une ère d’énergie moins abondante et chère".

Les citoyens européens sont les plus protégés

Dans ce contexte de potentielle tension, les citoyens sont-ils protégés face aux risques de coupures de gaz ou d'électricité ?

Selon les nouvelles règles de l’UE en matière de sécurité d’approvisionnement, les ménages et les services sociaux essentiels tels que les hôpitaux et les écoles sont considérés comme des "clients protégés". Celles-ci garantissent que ces derniers soient "exemptés de toute mesure de rationnement du gaz".

Un message que le commissaire à l’énergie Kadri Simson a également tenu à rappeler lors de la présentation du Plan européen le 20 juillet dernier en soulignant que "les ménages sont des consommateurs protégés et il ne devrait y avoir aucun risque que quiconque soit coupé".

Dans le cas où "l’approvisionnement en gaz serait insuffisant pour répondre à la demande de gaz restante", le troisième niveau d'urgence tel que définit dans l’article 11 du règlement européen pourrait être activé. Dans ce cas, "l’autorité compétente peut inviter tant les ménages (en diminuant le chauffage, par exemple) que les entreprises à consommer volontairement moins de gaz" comme cela est décrit le Plan d’urgence de la Belgique. Une hypothèse "très improbable" et "à côté de la réalité" selon les termes d’Andries Bomans du cabinet de la ministre. Les industriels directement raccordés au réseau Fluxys seraient de toutes façon les premiers concernés.

Dans cette éventualité, quid des exportations belges de gaz vers nos voisins européens ? Dans son plan hiver, la Belgique prévoit de pouvoir néanmoins continuer à exporter un maximum de gaz. "Ce que nous importons pour l’exportation ne sera pas pris en compte de façon à ce que notre infrastructure puisse toujours aider nos voisins à être moins dépendants de la Russie" a indiqué à SudInfo la ministre de l’Energie.

Les aléas d’approvisionnement en gaz dans les mix énergétiques et électriques belges

Les derniers chiffres de SPF Energie recontextualisent la réalité de la consommation d’énergie et d’électricité en Belgique. Même si le gaz figurait à la deuxième place des sources d’énergie en Belgique en 2021 avec 26,5% de la totalité de la consommation d’énergie primaire, cette dernière comprend aussi le pétrole (37,1%) et l’énergie nucléaire (12,2%).

Quant au mix électrique, le gaz représentait 22,6% des sources d’électricité en 2021, derrière le nucléaire (50,3%) et les énergies renouvelables (22,9%).

Toutefois, bien qu’un accord de principe prévoit la prolongation de l’exploitation des réacteurs nucléaires Doel 4 et Tihange 3 en Belgique, la production d’électricité nucléaire en Europe permettant de compenser la diminution des importations de gaz russe est "fortement réduite", estime Adel El Gammal. C’est notamment le cas en France dont le parc nucléaire vieillissant et les conditions climatiques extrêmes limitent l’exploitation des réacteurs opérationnels, notamment par manque d’eau fraiche de refroidissement. Dans ce contexte très critique, l’Allemagne pourrait également envisager de retarder la sortie de ses dernières unités nucléaires.

Plus globalement en Europe, "le manque de gaz risque de nous mettre en situation où on ne pourra pas produire suffisamment d’électricité par rapport à la demande" craint le chercheur à l’ULB.

Sans atteindre une situation de pénurie de gaz, cette crise énergétique européenne se ressent déjà au niveau des prix. Que ce soit les prix du chauffage ou de l’électricité, "fortement liés au prix du gaz à cause des mécanismes de marché qui sont en place au niveau européen", ils devraient continuer à flamber ces prochains mois, estime Adel El Gammal de l’ULB. Une envolée des prix qui pourrait se répercuter fortement sur les ménages les plus précaires.

Selon l’OCDE, l’inflation des prix de l’énergie a atteint 40,7% en glissement annuel en juin 2022, après 35,4% en mai. Malgré ces niveaux déjà records, la Commission européenne prévoit une hausse des prix à la consommation à 7,6% en 2022 et à 4% en 2023 (contre 6,1% et 2,7% initialement prévu), dans les 19 pays partageant la monnaie unique européenne.

Cette hausse des prix est davantage a craindre que les pénuries considèrent les industriels belges dans L'Echo. Selon Peter Claes, le directeur de la fédération représentant les intérêts des gros consommateurs d'énergie belges (Febeliec) interrogé dans le quotidien spécialisé dans l'actualité économique, "chaque entreprise a déterminé un niveau de prix du gaz ou de l'électricité à partir duquel il n'est plus rentable de produire". Passé ce niveau, il n'est pas exclu que l'entreprise décide de cesser certaines de ses activités pour éviter de fonctionner à perte. 

Les estimations du centre de réflexion pro-européen Bruegel citées dans Le Soir, sont celles d’une réduction de la consommation pour le Benelux de 16% sous peine d’épuiser les stocks et de se trouver à court de gaz quelque part entre février et mars 2023.

C’est également la conclusion de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) à l’échelle des Vingt-Sept qui indique que "même avec un stockage de gaz à 90%, l’Union européenne serait confrontée à un risque accru de rupture d’approvisionnement en cas de coupure complète de la Russie". Suivant ce scenario, le seuil de risque de rupture d’approvisionnement devrait être atteint à partir du mois de février 2023.

Seuil de risque d’une rupture d’approvisionnement en gaz au sein de l’Union européenne.
Seuil de risque d’une rupture d’approvisionnement en gaz au sein de l’Union européenne. IAE

Quand la sobriété énergétique s’impose à tous

Selon Adel El Gammal de l’ULB, "la crise énergétique profonde dans laquelle nous sommes entrés ne doit pas nous faire oublier l’urgence climatique extrême qui nous impose aussi de diminuer drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre. Dans ce contexte, il est urgent de modifier les comportements à tous les niveaux de la société, afin de revoir en profondeur notre rapport à l’énergie dans une optique de réduction drastique de notre consommation énergétique globale, tout en mettant en place les mesures adaptées de soutien aux plus précarisés. Concrètement, pour le citoyen, cela signifie, réduire son (besoin de) chauffage, limiter sa consommation d’électricité, et repenser sa mobilité ainsi que plus généralement, ses choix de consommation".

Un message également porté au niveau fédéral. Dans son plan hiver, une coopération entre les niveaux de pouvoir est prévue "afin de sensibiliser les ménages et les entreprises aux économies d’énergie. A cet égard, le gouvernement fédéral montrera l’exemple en réalisant des économies d’énergie au niveau des bâtiments fédéraux" indiquait le cabinet de la ministre mi-juillet.

Il est urgent de modifier les comportements à tous les niveaux de la société, afin de revoir en profondeur notre rapport à l’énergie dans une optique de réduction drastique de notre consommation énergétique globale.

Si les coupures de chauffage ou d’électricité à cause d’une pénurie de gaz ne sont pas à l’ordre du jour aujourd’hui, ni demain, en Belgique comme le craignent certains internautes, le pays ne devrait toutefois pas sortir indemne de la crise énergétique désormais à l’œuvre.

En effet, en tant que membre de l’Union européenne, la Belgique suit les mécanismes du marché interne qui pourraient entrainer, sinon une limitation des approvisionnements en gaz pour le secteur de l’industrie, du moins une nouvelle forte hausse des prix de l’énergie.

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