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Coronavirus en Turquie : les villes confinées… pour le week-end. Une demi-mesure ?

Istanbul, comme 30 autres villes turques, observe un confinement strict ce WE
11 avr. 2020 à 09:28 - mise à jour 11 avr. 2020 à 14:28Temps de lecture3 min
Par Myriam Baele

Ankara, la capitale de la Turquie, hiberne aujourd’hui.

Pareil pour Istanbul, moteur économique du pays, et pour 29 autres villes turques. Depuis minuit, leurs habitants sont confinés. Un confinement strict mais d’une durée très courte : 48 heures. Ce dimanche soir, les citadins pourront donc déjà sortir de chez eux.

Ekrem Imamoglu (CHP), maire d’Istanbul et rival du président Recep Tayyip Erdogann (AKP), appelait pourtant à un confinement plus long, au moins dans sa ville de 15 millions d’habitants. Il estime qu’un confinement de deux ou trois semaines y serait possible, malgré la part d’économie informelle à Istanbul, et il juge une telle mesure nécessaire : Istanbul compte à elle seule 60% des cas de coronavirus déclarés en Turquie et le virus montre une forte croissance ces derniers jours.

Mais le président turc a donc opté pour un confinement "express". Pourquoi ? Et quel en sera l’impact ?

Jean Marcou est spécialiste de la Turquie à l’institut d’études politiques de Grenoble. Il relève plusieurs facteurs qui ont pu peser sur cette décision.

Une stratégie distincte

Face à la crise, les Etats ont adopté des stratégies distinctes : avec ou sans confinement. Ceux qui n’ont pas mis leur vie économique en berne ont misé sur l’apparition d’une immunité collective et sur d’autres barrières : port du masque généralisé, tests massifs, fermetures des frontières, quarantaines forcées à l’entrée sur le territoire.

Depuis le début de la crise sanitaire, le président turc fait partie des chefs d’Etat qui préfèrent des alternatives au confinement.

"Recep Tayip Erdogan a toujours préféré des mesures ciblées, sélectives, relève Jean Marcou, comme le confinement des personnes âgées ou des personnes à risque, le confinement des moins de 20 ans, l’interdiction de circuler entre les grandes villes turques, et des quarantaines pour les personnes qui rentrent de l’étranger."


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"Le gouvernement procède par touches successives de mesures parfois radicales mais de portée limitée, toujours en évitant un confinement généralisé pour ne pas provoquer un blocage du pays, constate Jean Marcou. Il est difficile de dire s’il y a là une stratégie coordonnée et efficace ou si c’est le signe d’une hésitation du gouvernement turc."

Cette stratégie est-elle payante ? Impossible à dire. Ce samedi, cet État de 82 millions d’habitants pleure 1006 décès liés au virus. L’Allemagne, à la population de taille similaire, en compte le double. La Belgique, 11 millions d’habitants, en dénombre trois fois plus. Mais on sait toute l’incertitude des chiffres qui rend la comparaison hasardeuse, ainsi que les décalages temporels qu’il y a d’un pays à l’autre dans la propagation du virus.

Une focalisation sur l’économie

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que Recep Tayyip Erdogan insiste, au fil de ses discours, sur la nécessité de maintenir l’économie du pays à flot. Une économie qui reprenait à peine un peu d’aplomb après une mauvaise année 2018, marquée par l’effondrement de la livre turque, une inflation à deux chiffres.  

"Recep Tayyip Erdogan a tout de suite mis en avant dans son discours le fait qu’il ne fallait pas sacrifier l’économie pour soigner l’épidémie, souligne Jean Marcou. De ce point de vue, son discours a été assez proche de celui de leaders populistes comme Donald Trump, aux Etats-Unis ou Boris Johnson au Royaume-Uni, avant qu’il n’opte pour le confinement total."

Une perspective électorale

De nouvelles routes, des hôpitaux.... Les électeurs de l'AKP mettent fréquemment en avant la transformation du pays comme un acquis du parti au pouvoir. Le président Turc sait que son assise politique est fortement liée à l’essor économique du pays.

"Il faut se rappeler qu’une grande partie des succès électoraux de l’AKP (ndlr le parti de Recep Tayyip Erdogan) se sont construits sur des succès économiques. Si les succès économiques ne sont plus au rendez-vous, cela devient évidemment un problème pour le gouvernement. A plus forte raison aujourd’hui, puisque ces deux ou trois dernières années, les problèmes économiques ont été sérieux", commente Jean Marcou.


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Le président turc devra-t-il changer de focale ? Changera-t-il de cap face à un durcissement possible de l’épidémie en Turquie comme l’ont fait, précisément, Donald Trump ou Boris Johnson ? Ce confinement court sera-t-il répété, étendu dans les zones où c’est envisageable ?

Et dans le cas contraire, l’impact de cette stratégie du président Erdogan sera-t-il aussi désastreux que ne l’annonce l’opposition turque, le maire d’Istanbul en tête ?

Une opposition toute prête à récupérer le terrain politique que la crise sanitaire ferait perdre à l’AKP, dès la prochaine grande échéance électorale, l’élection présidentielle de 2023.