Bosnie-Herzégovine : il y a 25 ans, Sandro, 2 ans, fauché par un obus à Tuzla, avec des dizaines d'autres jeunes

Bosnie-Herzegovine : il y a 25 ans, Sandro, 2 ans, fauché par un obus à Tuzla, avec des dizaines d'autres jeunes
24 mai 2020 à 09:47Temps de lecture6 min
Par Françoise Wallemacq

C’est un cimetière perché sur une colline, à l’abri de pins séculaires. Les tombes sont identiques, de marbre blanc, alignées, orientées vers le soleil.

Dino Kalesic y vient au moins trois fois par semaine. Dans sa poche, une peau de chamois. Il nettoie une stèle, ôte les fleurs fanées, rajuste un ours en peluche, et puis il essuie délicatement la photo de son fils, avant d’embrasser à plusieurs reprises le petit visage en médaillon.

Sandro Kalesic avait 2 ans et 5 mois quand il est mort dans les bras de son père, touché par un éclat d’obus de la taille d’un grain de riz. C’était il y a 25 ans. C’était hi hier.

Bosnie-Herzegovine : il y a 25 ans, Sandro, 2 ans, fauché par un obus à Tuzla, avec des dizaines d'autres jeunes
Bosnie-Herzegovine : il y a 25 ans, Sandro, 2 ans, fauché par un obus à Tuzla, avec des dizaines d'autres jeunes © Tous droits réservés

Ce jour-là, il faisait beau. Les tirs d’artillerie des canons serbes s’étaient tus depuis quelques jours sur les collines autour de la ville de Tuzla, une grande ville industrielle du nord de la Bosnie. Les jeunes, terrés depuis des mois dans les caves, s’étaient donné rendez-vous sur la petite place du centre historique.

Canette de soda à la main, ils devisaient joyeusement. Les filles s’étaient faites jolies pour l’occasion. Les garçons faisaient les fiers pour les épater.

Dino Kalesic et son épouse avaient donné rendez-vous à des amis tout près de la place Kapya, dans leur café favori. Il s’agissait de fêter les 4 ans de mariage du couple, et de dire au revoir à des amis qui émigraient en Amérique.

Un obus sur la place

Et puis, un peu avant 21 heures, l’impossible, tellement prévisible pourtant, se produit. Un obus unique s’abat sur la place, pulvérisant les corps. La nuit s’abat sur la place, la poussière assombrit la scène, dissimule les lambeaux de vêtements et de chair mêlés. Les corps de certains jeunes semblent enlacés dans la mort.

Dino et ses amis se lèvent précipitamment. Sandro gémit doucement, comme il le fait quand les sirènes annoncent des bombardements. L’enfant semble intact. Son père le serre contre lui, et sent un liquide chaud sur son Tee-shirt. Sandro est touché. Le père se précipite vers l’hôpital, l’enfant a les yeux mi-clos. Sa plainte devient plus faible. Dino, fou de douleur, supplie les médecins de ranimer son fils. Il est trop tard. Sandro est mort.

Selim Beslagic, le maire de l'époque

Le maire de l’époque, Selim Beslagic, se souvient de cette nuit de cauchemar. "Mon chauffeur est venu me prévenir qu’un drame s’était produit sur la place Kapya. D’abord je suis allé à l’hôpital et déjà les blessés et les morts s’accumulaient dans le hall d’entrée… Un des moments les plus durs était de voir les parents affolés retourner les corps à la recherche de leurs enfants… Et de voir aussi leur bonheur quand ils découvraient que leur fils ou leur fille n’était que blessé !"

Le vieil homme, âgé aujourd’hui de 80 ans, est toujours aussi ému quand il évoque cette soirée du 25 mai.

"Vers 23 heures, je suis venu ici sur la place Kapya… Il y avait toujours des corps étendus, et les citoyens qui s’affairaient à les transporter à l’hôpital… Il fallait accepter les faits, accepter cette tragédie, mais mon cœur était brisé et je me suis mis à pleurer."

Ils s’appelaient Sacha, Selma, Adnan ou Indira

51 personnes ont été tuées sur le coup.

20 autres jeunes succomberont à leurs blessures dans les jours suivants.

Les victimes avaient entre 14 et 35 ans. Ces jeunes étaient de toutes ethnies, et de toutes confessions. Serbes orthodoxes, Croates catholiques, Bosniaques musulmans. Ils s’appelaient Sacha, Selma, Adnan ou Indira.

Tuzla avait la particularité d’avoir conservé une coexistence harmonieuse entre les différentes communautés, alors qu’ailleurs en Bosnie, le nettoyage ethnique faisait rage.

Cette maturité politique est sans aucun doute due à l’humanité du maire, Selim Beslagic, un musulman, mais qui n’a jamais tenu compte de la "couleur" ethnique de ses concitoyens. "Je leur ai toujours dit la vérité, j’ai toujours tenu mes promesses, et ils m’ont fait confiance."

Un cimetière pour tous, un enterrement de nuit

Quelques heures à peine après le massacre, le maire a l’idée de proposer que l’on enterre les victimes toutes ensemble, dans un parc public situé au-dessus de la ville. La plupart des parents acceptent. L’enterrement a lieu de nuit, pour éviter de nouveaux bombardements serbes.

Dino Kalesic se souvient de cette nuit éprouvante. "Il y avait un grand risque d’organiser l’enterrement parce qu’on était en guerre, que les bombes pleuvaient, et que quelqu’un pouvait informer l’ennemi de la date et de l’heure de cet enterrement collectif. La municipalité a tout organisé de manière très intelligente. Ils sont passés voir les familles pendant la nuit. Et ils ont demandé l’accord des parents pour que les enfants soient enterrés ensemble, quelle que soit leur religion. Ils nous ont expliqué que l’inhumation aurait lieu à 3 heures du matin…"

Un chant d’oiseau indécent

Sur les images d’archives, on voit la foule blême se presser dans le noir. Des tranchées ont été creusées. Les corps des jeunes victimes sont acheminés par une chaîne humaine. Il faut faire vite.

Les prêtres et les imams psalmodient les prières. Des femmes s’affaissent. Des hommes pleurent en silence. A l’aube, les tombes fraîches sont couvertes de fleurs. Un premier oiseau chante. Un chant de printemps, indécent, insupportable.

25 ans plus tard, nous avons retrouvé Dino Kalesic, grâce à son site Facebook. Sur son profil, le petit Sandro sourit toujours dans un médaillon. Aujourd’hui, Dino a 53 ans. Il s’est remarié. Il a un autre petit garçon, Arslan, 9 ans, avec qui il joue au football.

Dans son bureau, des photos de Sandro et d’Arsal tapissent les murs, et ornent son fond d’écran d’ordinateur.

Un regard glacial

Dino nous explique qu’après la guerre, on a identifié le général serbe qui a donné l’ordre de tirer l’obus fatal ce soir du 25 mai, sur une population civile innocente. Il s’appelle Novak Djukic.

Il a été arrêté, et jugé par un tribunal bosniaque à Sarajevo. Il a été condamné à 25 ans de prison, mais il n’a pas été arrêté tout de suite après le verdict, et il a réussi à s’enfuir en Serbie voisine, où il vit aujourd’hui en toute tranquillité.

En 2007, lors du procès, Dino Kalesic a évidemment tenu à être présent. Mais le militaire a toujours fui son regard.

"Il ne m’a jamais regardé dans les yeux. Moi je n’arrêtais pas de le fixer. C’est un militaire professionnel, bien entraîné. Il avait un regard glacial, et il a bien tenu le coup, il a évité mon regard pendant tout le procès, il n’a montré aucune émotion."

Que voudrait-il lui dire s’il l’avait devant lui, 25 ans plus tard ?

"Je lui poserais une seule question… Est-ce qu’il peut dormir avec la mort de tous ces jeunes sur la conscience ?"

Un quart de siècle après les faits, la blessure semble intacte. Un mémorial aux victimes a été ouvert sur la place Kapya, avec les photos des jeunes, des objets leur ayant appartenu, pour que personne n’oublie alors que des complots révisionnistes se répandent.

Un écrivain serbe a publié il y a quelques mois un livre attribuant le massacre de Tuzla aux musulmans, comme si ceux-ci allaient massacrer leurs jeunes pour se poser en victimes.

De toute façon, ça ne nous rendra pas les enfants

25 ans plus tard, Dino Kalesic ne conserve aucun sentiment de haine

" Je ne veux jamais généraliser. Je suis aussi coupable. Je savais que c’était la guerre, et qu’il y avait toujours du danger. Donc c’est de ma faute aussi si on est sortis ce soir-là et qu’on s’est trouvé là à ce moment fatal. Je suis contre toutes les généralisations. J’ai de nombreux amis serbes. Certains viennent se recueillir sur la tombe de Sandro, quand ils passent à Tuzla. Concernant celui qui est responsable, qui a été arrêté et jugé, mais qui finalement n’a pas fini là en prison, mon seul souhait est qu’il s’y retrouve un jour. Peu importe la durée de la peine… 20 ans, 25 ans… Ou 250 ans. De toute façon, ça ne nous rendra pas les enfants."

Bosnie-Herzegovine : il y a 25 ans, Sandro, 2 ans, fauché par un obus à Tuzla, avec des dizaines d'autres jeunes
Bosnie-Herzegovine : il y a 25 ans, Sandro, 2 ans, fauché par un obus à Tuzla, avec des dizaines d'autres jeunes © Tous droits réservés

Ce cimetière, c’est l’âme de Tuzla

Pour Dino Kalesic, ce cimetière communautaire, rebaptisé "l’Allée de la jeunesse perdue de Tuzla" est un symbole de la ville.

"Ce cimetière, c’est l’âme de Tuzla. Enfant, j’ai été élevé dans un quartier très mixte qui s’appelle Kreka. Quand on a commencé l’extraction du charbon à Tuzla, on a eu besoin d’ingénieurs et d’experts, ils venaient d’Autriche, de Hongrie, de Tchécoslovaquie, de Pologne, de l’Italie… Ils étaient tous installés dans ce quartier. Mon quartier Kreka, c’est un Tuzla en miniature… Donc justement, cet enterrement commun de tous les jeunes et les enfants, c’est naturel, parce que nous avons l’habitude de vivre ensemble, de vivre les uns avec les autres… Parce que vous savez jusqu’à l’âge de 18 ans, on ne voyait aucune différence entre un orthodoxe, un catholique ou un musulman… Moi je l’ai compris quand j’étais au service militaire, à l’âge de 19 ans ! Pour nous, ce qui est important, c’est l’humanité de quelqu’un. Son nom, le Dieu qu’il prie, ce n’est pas ce qui définit les gens. L’homme il est soit mauvais soit bon. Comme la musique. "

Bosnie-Herzegovine : il y a 25 ans, Sandro, 2 ans, fauché par un obus à Tuzla, avec des dizaines d'autres jeunes

Tous les 25 mai, la ville se fige dans le souvenir et la tristesse. Le soir, des centaines d’habitants se réunissent sur la place Kapya, avec des bougies et des fleurs, dans un grand silence.

Dino y sera, comme chaque année, avec Arslan. En souvenir de son grand frère, Sandro, qui n’aura vécu que 881 jours, avant d’être fauché par un minuscule éclat d’obus, un soir de printemps de l’an 1995.

Ecoutez le reportage de Françoise Wallemacq dans Transversales:

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