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Blandine Rinkel : « Les personnes qui s’engagent tout en s’autorisant à changer d’avis sont sexy »

En toutes lettres !

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Changer d’avis au fil d’une vie — ou d’une campagne électorale — est-ce le signe d’une force ou d’une faiblesse ? L’écrivaine Blandine Rinkel nous soumet son avis dans cette nouvelle lettre.

 

A celles et ceux qui changent d’avis,

C’est la période : pas une discussion sans qu’on vous demande d’avoir un avis ferme sur les élections, le prix de l’essence, les tours de Gérard Majax. Or des opinions vous en avez, tout un tas, vous en faites volontiers part entre le fromage et le dessert. Mais voilà qu’un argument auquel vous n’aviez pas pensé est prononcé et vous vous sentez bêtes. Vous regardez votre chien, ses oreilles rabattues en arrière par la peur. Vous touchez les vôtres et vous les trouvez un peu rabattues aussi. Vous avez peur de vous tromper.


" Sur quoi as-tu changé d’avis ces 10 dernières années ?: c’est l’une des questions que je préfère poser aux gens que je rencontre pour la première fois. Elle dit beaucoup sur quelqu’un. Un peu comme la question " Qu’est-ce qui n’a pas d’importance pour toi ? " ou Qu’est-ce qui pourrait te faire rougir avant de mourir ? " ou " Si ta colère était un petit animal, qui attaquerait-il le premier ? "

 

Mais ma préférée reste tout de même " Sur quoi as-tu changé d’avis ? ", parce que c’est une question qui raconte toujours une histoire. Une histoire de temps qui passe et de rencontres. Elle dit ce qui a été et ce qui est désormais. Comme le luminol, ce liquide bleu phosphorescent qui révèle le sang d’une scène de crime, c’est une question qui révèle nos contradictions.

Pour certains, changer d’
avis, c’est se trahir. Eric Zemmour reprochait, en septembre dernier à Mélenchon d’avoir, en 20 ans, changé d’avis sur la burka : il citait alors Talleyrand, " je pardonne aux gens de n’être pas de mon avis, je ne leur pardonne pas de n’être pas du leur " – faisant partie de ces gens qui se targuent d’être absolument d’accord avec eux-mêmes depuis vingt, trente, quarante, cinquante ans.

 

Quand je les entends, ces gens définitifs, je pense aux Misérables.

Je veux dire : je pense à Victor Hugo.

Victor Hugo a mis 17 ans pour écrire Les Misérables. Entre la première et la dernière version, c’est peu dire qu’il a changé. On pourrait même affirmer ce n’est plus le même auteur. Le premier, en 1845, était conservateur. Le deuxiè
me, en 1860, a viré à gauche toute. Avec lui, certains de ses personnages se sont métamorphosés. Dans la première version, le narrateur émettait des points de vue qu’il ne prend plus à son compte 17 ans plus tard. Si bien qu’Hugo se cite lui-même mais ajoute, par exemple, " un conservateur de ce temps-là disait, un conservateur pensait ", comme s’il parlait d’un autre. Et c’est cette capacité d’embrasser des points de vues inverses qui rend le livre si riche.

Capable d’écouter des idées contradictoires sans paniquer, Victor Hugo est sexy. Je ne sais pas comment le dire autrement : les gens qui savent écouter sont sexy, les personnes qui s’engagent tout en s’autorisant à changer d’avis, à mes yeux, sont sexy.

Celles qui comprennent que la pensée fonctionne par
strates successives. Que toutes nos idées sont des idées reçues – c’est-à-dire des idées qu’on reçoit de l’extérieur – avant d’être des idées qu’on a en propre. On écoute quelqu’un, puis quelqu’un d’autre. On croit savoir. On change. On se fixe. On espère que ça tiendra. Ni Rome ni Les Misérables ni même une intention de vote ne s’est faite en un jour. Et c’est très bien comme ça.

Edouard Levé disait : " En me contredisant, j’éprouve deux plaisirs : me trahir et avoir une nouvelle opinion. "

Alors pour les élections de dimanche, comme pour le reste, n’hésitez pas à vous faire plaisir. Écoutez les autres, écoutez-vous.

Entre les deux tours, vous avez peut-être changé d’avis. Et ce n’est pas une honte. C’est tout à votre honneur : vous êtes restés vivants.

Avec assurance, je vous embrasse,

Blandine.

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