Bénévoles pensionnés : beaucoup ne veulent pas prendre le risque de reprendre leur activité

Dilemme pour les bénévoles âgés : faut-il reprendre ?

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12 mai 2020 à 15:54 - mise à jour 12 mai 2020 à 18:21Temps de lecture4 min
Par Caroline Hick

Le coronavirus n’a pas seulement mis une partie du monde économique à l’arrêt, il a aussi un impact énorme sur les secteurs associatif et culturel. De secteurs qui sont largement épaulés par des bénévoles, souvent âgés. En Belgique, 25% des bénévoles sont âgés de plus de 60 ans.

Pour eux, une question se pose aujourd’hui : est-il bien prudent de reprendre des activités de bénévolat dans ce contexte d’épidémie ?

La réponse est souvent non. Comme pour Chantal, 65 ans, institutrice à la retraite à Amay. Depuis plusieurs années, elle occupe ses journées en travaillant comme bénévole dans une école des devoirs, mais aussi dans un magasin Oxfam-Magasins du monde.

Le magasin rouvrira ses portes le 19 mai prochain, mais ce sera sans elle : "Ma maman a 90 ans et ma belle-mère a 88 ans. Aujourd’hui, je peux retourner voir ma mère et j’ai peur de multiplier les contacts en travaillant au magasin. Je préfère attendre les nouvelles consignes pour reprendre mes activités, même si ça me manque".

Dilemme et choix de raison

Chantal éprouve un sentiment de culpabilité, notamment envers les artisans soutenus par Oxfam-Magasins du monde qui se retrouvent sans revenus. Mais la santé de ses proches passe avant tout. "Je sais que les producteurs des articles que nous vendons ont besoin de cet argent pour vivre. Et si toutes les bénévoles font la même chose que moi, ce sera compliqué, mais dans un premier temps, je privilégie la santé de mes aînées". Un choix de raison car depuis le confinement, elle a parfois la désagréable sensation "non pas d’être isolée", explique-t-elle, "mais inutile". Pour elle, pas question d’envisager l’arrêt de cette activité qui donne un vrai sens à sa retraite. Elle insiste : "Je ne veux pas arrêter, pas du tout ! La suspendre, oui mais pas l’arrêter, hors de question !"

Pascale Devahif derrière le comptoir du magasin Oxfam-Magasins du monde de Huy. "Sur 24 bénévoles, seuls 8 sont prêts à revenir à la réouverture."
Pascale Devahif derrière le comptoir du magasin Oxfam-Magasins du monde de Huy. "Sur 24 bénévoles, seuls 8 sont prêts à revenir à la réouverture." © Tous droits réservés

Un personnel "à risque"

Chantal est loin d’être la seule dans cette situation. Dans le magasin Oxfam-Magasins du monde de Huy, où elle tient chaque semaine une permanence, tous les bénévoles ont en moyenne 70 ans.

Ces personnes considérées comme étant "à risque" ne seront pas toutes là à la réouverture du magasin, le 19 mai.

Pascale, responsable bénévole du magasin, comprend parfaitement ce choix, qu’elle ne juge pas. "Au début, certaines ne comprenaient pas pourquoi elles pouvaient travailler et rencontrer des clients, alors qu’elles ne pouvaient pas voir leur famille. Depuis les choses ont changé à ce niveau, mais elles souhaitent aussi pouvoir encore attendre un peu avant la reprise, vu leur âge et le risque. Ce que nous trouvons logique et que nous acceptons complètement. S’il n’y avait eu aucune bénévole, nous ne rouvririons pas le magasin, c’est tout. Ça reste du bénévolat !".

Un fonctionnement 100% bénévole

C’est le principe : ce magasin comme tous les autres travaille uniquement avec des vendeurs bénévoles. Il y aura donc des conséquences importantes sur son fonctionnement. "Habituellement, nous sommes 24 pour faire fonctionner les permanences, mais nous sommes 8 à bien vouloir reprendre. L’impact est énorme pour le fonctionnement du magasin mais nous allons nous organiser. Nous ferons des permanences plus longues et nous fermerons peut-être une demi-journée voire une journée par semaine".

Si les magasins Oxfam-Maisons du monde ne rouvrent que le 19 mai, c’est aussi pour donner le temps aux bénévoles de se poser les bonnes questions. "L’âge moyen de nos bénévoles et de 60-65 ans. Nous avons un lien affectif avec eux, nous voulons les protéger mais la situation est d’autant plus complexe que ce sont ceux qui portent l’association. Nous verrons comment nous pourrons faire face mais il est évident que la crise est gravissime pour notre secteur", explique Pierre Santacatterina, directeur général d’Oxfam-Magasins du monde.

Pour Jeanine, "sans le bénévolat, les petits-enfants, les amis et la famille, on se sent un peu paumé".
Pour Jeanine, "sans le bénévolat, les petits-enfants, les amis et la famille, on se sent un peu paumé". © Tous droits réservés

"On se sent un peu paumé"

Jeanine, elle, est bénévole à l’accueil des musées royaux des Beaux-arts à Bruxelles. "Il faut distribuer les prospectus dans toutes les langues, préparer les audioguides et on ne sait jamais à l’avance combien de visiteurs nous allons recevoir. Il faut aussi pouvoir répondre aux nombreuses questions sur les lieux de visite […] ou encore vendre des articles dans le magasin du musée ".

Après 22 ans de bénévolat au musée, cette activité qu’elle exerce une demi-journée par semaine lui manque beaucoup, tout comme le reste de sa vie d’avant le confinement. "Si on n’a plus le bénévolat, ni les petits-enfants, la famille ou les amis, on se sent vraiment paumé", confie-t-elle.

Quelques pensées pessimistes lui traversent alors parfois l’esprit, notamment sur la place que la crise du coronavirus laissera encore aux bénévoles. Le musée ne rouvrira que partiellement ses portes le 19 mai et leur présence n’y sera pas encore nécessaire. "Va-t-on encore nous faire travailler au musée ? A-t-on repensé l’utilité des bénévoles ? Le confinement a peut-être rebattu les cartes ? Si tel était le cas, cela me peinerait".

Pourtant aujourd’hui, Jeanine ne veut pas encore reprendre du service car le coronavirus rôde encore. Fragile des voies respiratoires après avoir connu un sévère problème de santé, elle doit être extrêmement vigilante. "C’est trop angoissant car on croise des visiteurs qui viennent de toute la planète. Et je ne peux absolument pas attraper ce virus."

Réouverture du musée sans les bénévoles

Aux musées des Beaux-arts, on a bien conscience de tous ces questionnements. Dans un premier temps, les bénévoles ne seront pas réquisitionnés pour assurer la réouverture des lieux au public. Les audioguides ne seront pas disponibles et le parcours à suivre sera très strict. Seuls les bénévoles qui peuvent faire du télétravail continuent pour l’instant leur activité, c’est le cas des traducteurs bénévoles. "Dans un premier temps, on ne les fait pas venir", explique Michel Draguet, directeur général des musées royaux des Beaux-arts. "Ils reviendront d’abord comme usagers et ils devraient se sentir à l’aise, car nous respecterons les règles de distanciation et du matériel tel que des masques, du désinfectant ou des gants sera à leur disposition".

A long terme, il n’est donc pour l’instant pas question de se passer de leur présence physique dans les musées. "Le groupe des bénévoles est très soudé. Je ne suis pas convaincu qu’ils voudront arrêter, que cela sera définitif, car être bénévole c’est appartenir à une communauté. Des relations d’amitié très fortes se créent. Nous avons par contre la responsabilité de mettre en place les outils nécessaires pour les rassurer."

Un comptoir d'accueil dans l'un des musées des Beaux-arts: vous n'y croiserez plus de bénévoles dans les prochaines semaines.
Un comptoir d'accueil dans l'un des musées des Beaux-arts: vous n'y croiserez plus de bénévoles dans les prochaines semaines. © Tous droits réservés

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