Au coeur des planètes et de l'esprit humain

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25 déc. 2021 à 17:00Temps de lecture9 min
Par Fabienne Vande Meerssche et Sarah Poucet

Ce samedi 25 décembre 2021, Fabienne Vande Meerssche (@fvandemeerssche) reçoit dans LES ÉCLAIREURS : Véronique Dehant, géophysicienne et planétologue, responsable de la Direction opérationnelle "Systèmes de référence et planétologie" à l'Observatoire royal de Belgique & Quentin Landenne, Chercheur qualifié F.R.S-FNRS au Centre de recherche Prospero de l’Université Saint-Louis.

DIFFUSION : samedi 25 décembre 2021 à 17h08’ et dimanche 26 décembre 2021 à 23h08’ (première diffusion le 30 janvier 2021).

Véronique Dehant

Véronique Dehant est mathématicienne et géophysicienne. Elle est responsable de la Direction opérationnelle "Systèmes de référence et planétologie" à l'Observatoire royal de Belgique. Professeur extraordinaire à l'Université Catholique de Louvain (UCLouvain), Véronique Dehant est membre de l'Académie royale de Belgique, classe de Sciences depuis 2010, et membre étrangère de l’Académie des sciences de Paris depuis 2016.

Spécialisée dans le domaine de la rotation de la Terre et de la géophysique de la planète Mars, Véronique Dehant a reçu plusieurs prix, dont le prix Descartes de l'Union européenne en 2003. Plus récemment, lors de l’attribution des cinq Prix Quinquennaux 2020 FNRS -qui récompensent l’excellence de la recherche -, le Prix en Sciences exactes fondamentales (Prix De Leeuw-Damry-Bourlart) lui a été décerné pour l’ensemble de ses travaux. Ce prix lui a été remis par le Roi Philippe lors de la cérémonie officielle, le 4 octobre 2021.

Remise du prix quinquennal FNRS en Sciences exactes fondamentales.
Remise du prix quinquennal FNRS en Sciences exactes fondamentales. Danny Gys-FNRS

A l’Observatoire Royal de Belgique, Véronique Dehant dirige un groupe d’une quarantaine de personnes qui travaillent sur trois domaines de prédilection de la chercheuse : le système de positionnement par satellite GNSS (Globe Navigation Satellite System), la planétologie et les heures et rotations de la Terre. 

Après une maîtrise en Mathématiques et une maîtrise en Physique, Véronique Dehant a commencé son parcours de recherche par une thèse (bourse FNRS), dans laquelle elle a étudié les marées terrestres (déformations de la Terre engendrées par l’attraction de la Lune et du Soleil) et les variations de la rotation et de l’orientation de la Terre dans l’espace. Ces phénomènes, portant le nom de procession et nutation, sont eux aussi engendrés par l’attraction de la Lune et du Soleil. Les modèles que Véronique Dehant développa autour de ces phénomènes ont notamment permis d’améliorer le positionnement par GPS. En outre, ses travaux sur la caractérisation précise de l’axe de rotation de la Terre ont abouti à un nouveau modèle de référence qui fournit des contraintes sur sa structure et sa dynamique interne.

Insight Launch

Véronique Dehant a ensuite poursuivi ses recherches en étudiant le même type de phénomène sur d'autres planètes du système solaire. Elle s’est spécialisée dans l’étude de la planète Mars. Cette planète, dont la rotation est très semblable à celle de la Terre, était habitable il y a 4,6 millions d’années. En effet, les précédentes missions spatiales ont permis de démontrer qu’il y a déjà eu de l’eau sur Mars, mais il n’y en a plus aujourd’hui. En outre, ces missions ont montré que le champ magnétique de la planète est aujourd’hui éteint (sur Terre, ce champ magnétique et l’atmosphère nous protègent des radiations et de l’érosion par le vent solaire). Pour comprendre cette perte d’atmosphère qui rend la planète Mars inhabitable, Véronique Dehant étudie sa rotation et son intérieur. Car, pour obtenir un champ magnétique, il faut du mouvement dans la partie fluide -le noyau liquide conducteur- au centre de la planète. Comprendre la nature du noyau de Mars permettra de déterminer où en est l’évolution de Mars et de son champ magnétique, voire de déterminer si un nouveau champ magnétique pourrait un jour se recréer… condition sine qua non pour envisager toute viabilité sur la planète rouge.

Dans le cadre de ces recherches, Véronique Dehant participe au traitement de données d'instruments dans plusieurs missions spatiales.

l'instrument Rise

Ainsi, elle a notamment tenu un rôle clé dans le développement de l'instrument RISE (Rotation and Interior Structure Experiment) à bord de la mission américaine InSIGHT Mars (Interior Exploration using Seismic Investigations, Geodesy and Heat Transport) de la NASA qui s'est posée sur Mars en 2018. Comme son nom l’indique, la mission " InSight " a pour objectif d’étudier l’intérieur profond de la planète Mars, dont l’instrument RISE (Radio-Science) étudie, en quelque sorte, les réflexes ! Cet instrument permet de capter, à partir d’antennes gigantesques de 70 mètres de diamètre, un signal radio lancé de la Terre vers Mars et le renvoyer vers la Terre. Grâce à l’effet Doppler, l’objectif est de déterminer la vitesse relative de Mars par rapport à la Terre et donc la rotation et l’orientation de Mars dans l’espace. La mesure de cette rotation donnera des informations sur l’intérieur profond de la planète dont on ignore encore la composition (noyau liquide ou solide ? quelles dimensions ? quelle constitution ?). Toutes les données collectées par " Rise " sont étudiées par l’équipe de Véronique Dehant en partenariat avec les équipes de la Nasa. Grâce à cette mission, les équipes internationales -française, allemande, belge et américaine- souhaitent en apprendre davantage sur l’habitabilité et l’évolution de la planète Mars par rapport à d’autres planètes telluriques (rocheuses) comme Mercure, Vénus et la Terre. En effet, notre planète et Mars ont été formées à partir des mêmes éléments primordiaux. Mais pourquoi ont-elles évolué différemment ? 

Consultez le communiqué de l’UCLouvain " Mars, sur le point de révéler son intérieur ! ", source de cette notice.

Véronique Dehant dirige aussi l'expérience LaRa (Lander Radioscience), un instrument 100% belge, en cours de construction : il sera à bord de la mission ExoMars de l'ESA (Agence spatiale européenne) et ROSCOSMOS (Agence spatiale russe) qui doit être lancée en 2022.  LaRa, miniaturisé par rapport à " RISE ", fonctionne de la même manière : l’instrument va écouter la Terre, en prenant le signal radio qui vient de notre planète (lancé par des antennes conçues à l’UCLouvain) et en le lui renvoyant directement. Si l’instrument RISE résiste au temps, les chercheurs disposeront ainsi de deux points de surface pour étudier Mars, ce qui permettra d’affiner considérablement l’information sur l’intérieur de Mars et en particulier son noyau.

Consultez le communiqué "  Une chercheuse UCLouvain fait parler le cœur de Mars ".

Regardez la vidéo " LaRa, the 1st Belgian instrument to be landed on Mars "

En 2015, Véronique Dehant a obtenu une bourse " ERC Advanced Grant " du Conseil européen de la Recherche pour son projet RotaNut (Rotation and Nutation of a wobbly Earth) : une étude qui a permis de mieux comprendre la physique du noyau liquide de la Terre en étudiant sa rotation. En 2019, elle a reçu une subvention " ERC Synergy " pour son projet GRACEFUL (GRavimetrie, mAgnetisme et CorE Flow). Ce projet doit sonder les profondeurs de la Terre par l’utilisation synergique d’observations de ses champs magnétiques et gravitationnel ainsi que de sa rotation. Objectif : obtenir des informations inédites sur les processus à l’œuvre dans son noyau liquide et à l’interface noyau-manteau.

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Retrouvez les publications de Véronique Dehant sur Researchgate.

Quentin Landenne

FNRS - Chercheurs

Quentin Landenne est Chercheur qualifié F.R.S-FNRS au Centre de recherche Prospero de l’Université Saint-Louis où il enseigne " la Philosophie des droits de l’homme ", " la Métaphysique " et où il donne le séminaire d’" Histoire de la philosophie des temps modernes ".

Quentin Landenne a suivi des études de Droit et de Philosophie à l’Université Saint-Louis et des études de Philosophie et Sciences politiques à l’ULB.

Ses deux domaines de prédilection sont l’histoire de la philosophie moderne, du XVIe au XIXe siècle, et la philosophie politique contemporaine. Ses recherches consistent en un triple travail de reconstruction de concepts et philosophèmes (thèses philosophiques) typiquement modernes. Ce travail de reconstruction met en lumière leur genèse conceptuelle depuis les précurseurs de la modernité philosophique, leurs développements systématiques dans la période de l’idéalisme allemand et leurs transformations contemporaines à partir de la fin du XIXe siècle. Les concepts et philosophèmes étudiés par Quentin Landenne sont  le perspectivisme, le cosmopolitisme, la Bildung. Ceux-ci ont une importance et une signification remarquables dans la philosophie classique allemande, singulièrement dans la pensée d’auteurs tels que Immanuel Kant et Johann Gottlieb Fichte que Quentin Landenne a tout particulièrement étudiés.

Dans sa thèse (2010), Quentin Landenne a entrepris une reconstruction de la cohérence de la philosophie de Fichte à la lumière de ce qu’il a appelé son " perspectivisme transcendantal ".

Consultez à ce sujet l’article " Le perspectivisme transcendantal, de la critique sceptique à la fondation spéculative (Kant, Maïmon, Fichte) ".

Il a ensuite obtenu en 2015 une bourse de la Fondation Alexander Von Humboldt qui lui a permis de réaliser un séjour de recherche à la Technische Universitat Berlin.

Quentin Landenne développe désormais un troisième axe dans son programme de recherche FNRS. Celui-ci porte sur la genèse moderne et les mutations contemporaines de l’idéal de la Bildung qui ont abouti à l’émergence des concepts de " société apprenante " ou de " société de l’apprentissage ". A la croisée de l’histoire de la philosophie moderne et la philosophie politique contemporaine, Quentin Landenne interroge ces concepts contemporains traduisant une représentation nouvelle de l’apprentissage dans notre société ; une représentation de l’apprentissage en triple rupture avec la représentation de sa fonction traditionnelle :

Tout d’abord, aujourd’hui l’apprentissage ne semble plus envisagé comme un moment préparatoire de la vie, mais bien comme un processus qui s’exerce tout au long de la vie. Ensuite, l’éducation ne semble plus perçue comme étant l’apanage des institutions d’éducation formelle (écoles primaire, secondaires, supérieures). Désormais, tous les secteurs de la société s’en emparent et l’on apprend partout. Enfin, l’apprentissage ne semble plus concerner uniquement les individus, mais la société tout entière (groupes, administrations, institutions, organisations, entreprises…)  La société, elle-même, s’envisage comme " apprenante ".

Intégré dans les années 90 par des institutions internationales et des gouvernements nationaux, ce concept de " société apprenante " visait à théoriser les évolutions sociétales et de promouvoir l’apprentissage dans le monde du travail. Mais, le lifelong learning est désormais considéré comme un dispositif clé pour l’employabilité des travailleurs et la compétitivité des entreprises. Selon le chercheur, un projet humaniste faisant la promesse d’une libération personnelle par la culture a basculé vers un projet socio-économique avec un impératif : aujourd’hui, non seulement on peut, mais on doit apprendre tout au long de la vie, sous peine de tomber dans l’obsolescence... 

L’objectif de Quentin Landenne est donc d’abord de montrer cette ambivalence entre promesse d’émancipation et impératif d’adaptation. L’objectif est ensuite de comparer ces discours contemporains au paradigme plus ancien qui mettait déjà l’apprentissage au centre de la société : la " Bildung ". Selon l’idée de la philosophie allemande (fin XVIIIe siècle-début XIXe) , celle de Kant, Hegel, Goethe, Schiller et Humboldt, : on se libère en se formant, et, les transformations sociales dépendent de l’autoformation de l’individu.

Comprendre la mutation entre l’époque de la Bildung et la nôtre, celle de la société apprenante, est avant tout un travail d’historien de la philosophie. Mais Quentin Landenne tente aussi de dégager la philosophie politique sous-jacente à la " société apprenante " :  comment gouverne-t-on par l’apprentissage ? Qu’est-ce que ça implique ? Quelles sont les conditions d’un apprentissage pour tous ? Quels sont les nouveaux exclus de cette société, ses coûts sociaux, les rapports de force qui découlent de ce mode de gouvernance ?

Quentin Landenne estime qu’il est important de décrypter les valeurs véhiculées par les discours qui sous-tendent l’idée d’une société apprenante, et aussi de comprendre le rôle des institutions classiques d’éducation, et en particulier, celui de l’Université. Comment réussira-t-elle à conserver son autonomie, son indépendance dans la recherche, sans perdre de vue les besoins réels de la société ?

Consultez à ce sujet l’article " La fonction formatrice de l’université pour une société apprenante-  Le legs de la philosophie fichtéenne de la Bildung ".

FNRS.News

Consultez les publications de Quentin Landenne sur Dial, le portail en ligne de l’UCLouvain

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