Arc de triomphe empaqueté : l’art dans la ville fait débat, par qui et comment les œuvres sont-elles choisies ?

30 sept. 2021 à 14:22Temps de lecture4 min
Par Daphné Van Ossel

L’Arc de Triomphe drapé d’un blanc argenté et enserré par un cordage rouge : la star de la place de l’étoile se révèle sous un nouveau jour, attirant même des Parisiens venus l’admirer pour la première fois. Mais l’intervention des artistes Jeanne Claude et Christo ne plaît pas à tout le monde.

Ce lundi 27 septembre, deux étudiants ont escaladé l’arc pour y suspendre une banderole portant l’inscription “honneur aux soldats morts pour la patrie”.

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Si l’empaquetage de l’Arc de Triomphe scandalise ceux qui se revendiquent patriotes, il choque aussi par la quantité de tissu “gaspillé” et offusque par son prix qui serait trop élevé pour une œuvre éphémère (avis aux séduits : il est encore visible jusqu’à ce dimanche 3 octobre).

Un débat parmi beaucoup d’autres

L’art dans la ville fait toujours débat. Celui-ci est le plus actuel mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Le bouquet de tulipes, l’œuvre offerte à Paris par l’artiste Jeff Koons en mémoire des attentats de 2015, ne fait pas l’unanimité. La sculpture gonflable de Paul McCarthy sur la place Vendôme avait été comparée à un sex-toy, vandalisée et finalement dégonflée. Sans parler de la statue à la gloire de Johnny qui vient de débarquer devant Bercy

Bouquet de Tulipes, la sculpture offerte par Jeff Koons à la ville de Paris, en hommage aux victimes des attentats de 2015.
Sculpture de Paul McCarthy, place Vendôme à Paris, en 2014.
La sculpture de Bertrand Lavier en hommage à Johnny Halliday vient d’être inaugurée à Paris.

Des fresques explicites, Arne Quinze, et les œuvres de la colonisation

La Belgique n’est pas en reste. A Bruxelles, des fresques “trop osées” ont fait polémique, comme celle représentant le plaisir solitaire d’une femme, place Stéphanie. A Mons, on se souvient de la sculpture en bois d’Arne Quinze, The Passenger.

Le débat peut même toucher des œuvres à postériori, comme toutes celles liées à la colonisation que certains voudraient voir retirées ou à tout le moins recontextualisées.

Œuvre de l’artiste Bonom, place Stéphanie, à Bruxelles.
The Passenger, sculpture d’Arne Quinze à Mons
Un buste de Léopold II vandalisé, à Tervueren.

Comment ces œuvres sont-elles choisies ?

Ceci nous amène à nous poser une question : comment ces œuvres destinées à l’espace public sont-elles choisies ? Prenons l’exemple de la Ville de Bruxelles, en laissant de côté les fresques, pour lesquelles cela fonctionne autrement.

Soit un artiste propose une œuvre de façon spontanée, soit la ville fait un appel à projets ouverts à tous, ou réservés à quelques artistes approchés au préalable. Le Comité d’Art Urbain, composé d’experts (académiques, architectes, représentants d’institutions artistiques, artistes) et de représentants des cabinets de l’urbanisme et de la culture, donne son avis et, ensuite, le collège communal tranche.

Une œuvre "qui ne pourrait pas être ailleurs"

Le choix d’une œuvre d’art pour une place ou une rue est particulier. Contrairement aux œuvres exposées dans un musée, celle-ci sera imposée à la vue de tous. Sur quels critères sont-elles donc choisies ?

Déjà, on essaie de mettre en avant les femmes pour rééquilibrer la prédominance masculine qu’il y a eu pendant des années, indique Ans Persoons, échevine de l’Urbanisme et des Espaces publics à la Ville de Bruxelles. Mais, avant tout, ce doit être une œuvre d’art qui ne pourrait pas être ailleurs."


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Autrement dit, l’œuvre doit être pensée en fonction du lieu où elle sera implantée. Cela rejoint un des critères du Comité d’Art Urbain que détaille l’un de ses membres, Eric Van Essche, professeur de théorie de l’art urbain à l’ULB et à La Cambre : “L’œuvre doit dialoguer avec le lieu, elle ne peut pas être parachutée.”

C’est d’ailleurs ce qui est, notamment, reproché à l’œuvre cadeau de Jeff Koons : elle a été offerte et puis, il a fallu lui trouver un lieu.

Les Colonnes de Buren, dans les jardins du Palais Royal, à Paris. Une œuvre "pratiquée" (les colonnes servent de table, de bancs…), qui avait aussi fait polémique.
Les Colonnes de Buren, dans les jardins du Palais Royal, à Paris. Une œuvre "pratiquée" (les colonnes servent de table, de bancs…), qui avait aussi fait polémique. AFP or licensors

De l’inventivité

L’œuvre doit aussi faire preuve d’une certaine inventivité. D’ailleurs, pour se permettre de l’audace, propose Eric Van Essche, pourquoi est-ce qu’on ne ferait pas systématiquement des œuvres éphémères ? “Cela permettrait plus d’audace. Tout le monde serait plus détendu. Quitte à en pérenniser certaines par la suite, sur base de sondage, par exemple.

Faire parler

Mais le critère le plus important pour le professeur de théorie de l’art urbain, c’est finalement qu’elle fasse parler : “Une œuvre d’art doit faire d’un lieu public un espace public et, en faire un espace public, c’est une façon de convertir ce lieu en un espace de débat, de discussion. Donc, cela veut dire des œuvres d’art qui posent des questions, qui prennent position dans un débat sociétal.”

Si l’on en revient aux exemples évoqués plus haut : tant mieux, dit Eric Van Essche, si les œuvres provoquent des réactions ! Maintenant, dit-il, il faut accompagner ce débat, via la médiation. Les autorités doivent communiquer, faire œuvre de pédagogie.

Impliquer le citoyen

Par ailleurs, l’œuvre elle-même devrait idéalement entrer en dialogue avec le citoyen, l’impliquer d’une manière ou d’une autre. Par exemple, en pouvant être pratiquée. C’est le cas, notamment, du porte-voix monumental d’Emilio López-Menchero près de la gare du midi à Bruxelles. Il est accessible par un escalier. Dans ce lieu, qui est un lieu de passage, de manifestation, il invite à monter crier, hurler à la ville.

PASIONARIA, le porte-voix d’Emilio López-Menchero à Bruxelles.
PASIONARIA, le porte-voix d’Emilio López-Menchero à Bruxelles. Wikimedia

Désobéir au cahier des charges

Au-delà de cette praticabilité, on peut aussi faire participer les citoyens à la création même de l’œuvre. C’est le credo de Pauline de la Boulaye. Elle est historienne et productrice de projet artistique dans l’espace urbain.

Pour elle, si on prend des grands noms du marché de l’art pour les mettre dans la ville, c’est du gagnant-gagnant pour l’image des deux, mais cela exclut les citoyens. Or, le but de la culture, défend-elle, c’est de créer du lien, via la création.

On a un peu oublié ça, déplore-t-elle. Je prends souvent l’exemple des monuments aux morts. Avant le début du 20e siècle, les monuments au mort étaient créés par des artistes et des familles de victimes. Il n’y avait pas de commande publique. C’est quelque chose qui venait d’une nécessité par rapport à la mort et à des rituels. Et puis, tout d’un coup, l’Etat s’est saisi de cette forme et a reproduit le cahier des charges.

Pour Pauline de la Boulaye, il faut apprendre à désobéir aux cahiers des charges, pour proposer autre chose.

Julien Celdran et ses antennes paraboliques.
Julien Celdran et ses antennes paraboliques. RTBF

Sur les toits

Elle cite par exemple une œuvre de Julien Celdran, à Schaerbeek. Il a customisé quarante antennes paraboliques avec les habitants. Puisque la fonction des antennes, c’est d’apporter des images lointaines à l’intérieur des appartements, l’artiste a proposé que ces antennes donnent en retour, une image qui vient de l’intimité de ces appartements. Ça donne une sorte d’exposition sur les toits.

La participation, cela parle aussi à Ans Persoons ou à Eric Van Essche, mais pas de manière systématique. Le professeur prévient : "Attention à ne pas tomber dans une dictature de la participation ". Le débat est donc bien vivant, à tous les étages.

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