Chronique littérature

"Après l’éternité", les nouvelles ultra-courtes d’Etienne Verhasselt désarçonnent par leur univers décalé

Vertigineuses, follement drôles, les nouvelles ultra-courtes d’Etienne Verhasselt désarçonnent par leur mécanique imparable et leur univers décalé. "Après l’éternité" paraît aux éditions Le Tripode.

L’art de la nouvelle et d’Etienne Verhassel

La nouvelle n’est pas un court roman, c’est un genre en soi, construit comme tel, qui en quelques pages crée un climat, ramasse un monde entre un début, un développement et une chute. Très importante, la chute. C’est donc un art difficile. En trois publications, Etienne Verhasselt a montré que cet art était le sien, qu’il y était comme un poisson dans l’eau. Car il le subvertit, le réinvente et le fait sien, magistralement. Quelques pages lui suffisent pour pousser les murs de la littérature et créer des multivers, dans son cas, tant sont variés ces univers inventés, réinventés, qui nous sauvent du réel, si terriblement affadit, univoque et convenu.

S’il recourt au fantastique, c’est par résistance. Il se désillusionne par la poésie, par la dérision aussi. Il échappe au routinier, par l’insolite. Il ne lui faut parfois qu’une seule page pour, à partir du langage, de ses possibilités et de sa logique, aller au-delà des mots ou des images, jusqu’au trouble.

Il pratique la corde à nœuds qui part des abîmes de l’intime pour aller vers un ailleurs totalement inédit. Car les personnages que nous fait entendre Etienne Verhasselt "ressemblent à n’importe qui, et c’est encore beaucoup dire."

Il raille d’ailleurs, cette injonction moderne, cette obligation d’être, de devenir, de se coacher pour s’accomplir. Enfin ! Lui, creuse avec délectation, l’insignifiance de l’être, qui ne s’encombre pas de soi dans une vaine agitation.

Etre, une vaine agitation ?

Du moins être selon les modalités modernes. Ce besoin d’exister au vu et au su de tout le monde, d’écrire sa vacuité, de mettre en récit des platitudes, d’en faire œuvre, de monter en épingle le vide. Avec un humour mordant, il met aussi en boîte l’art contemporain, abscons qui n’a de légitimité que par le commentaire, et il raille la pompe des critiques d’art qui n’existent que par le talent des autres.

Etienne Verhasselt semble bien un petit-fils du surréalisme, avec la liberté pour seule idéologie et pour seule règle.

Car l’absurde n’est pas de son fait, c’est la réalité telle qu’on nous la sert qui l’est, qui nous coince dans des rêves au rabais, dans des sous-cultures sans enjeu, dans un discours continu et affligeant et une esthétique sans goût. Au fond, c’est un métaphysicien, moins aristotélicien que dadaïste, parce que chez lui la fantaisie nous venge du foutoir existentiel.

Aux vies longues, en attentes de grands soirs, il préfère la brièveté, la poésie de l’instant, qui est le plus vrai des mirages. Avec l’amour. L’amour qui, dans ces pages, disparaît par la porte par laquelle il était entré, en emportant le monde avec lui.

Etienne Verhasselt excelle à affronter ce gouffre-là, à suivre jusqu’au bout les péripéties de l’inattendu, et à relancer les dés du hasard pour voir si…

Le banal court-circuite l’exception

Ces nouvelles ont toutes les formes. Souvent, c’est une voix qui rompt le silence, parfois un monologue ou un dialogue cocasse ou des listes dans lesquelles le trivial envoie bouler le sublime en lui rappelant de sortir les poubelles. Chez lui, le banal court-circuite l’exception pour sombrer dans une drôlerie, un cynisme et une lucidité mordante ou tragique. Imaginez Pierre Dac nous lisant du Schopenhauer ou Cioran déclamant du Raymond Devos. Chaque nouvelle désarçonne, déjà par sa taille, ultra-courte, et par sa maîtrise, cette mécanique de précision. Pourtant rassemblées, elles forment un recueil unifié, une sorte de portrait en creux de l’auteur.

Son humour, sa virtuosité, sa colère nous réveillent. Sa douleur aussi, face à ce vide orchestré ou ontologique. Peut-être, au fond que tous ses textes tournent autour de cela.

On devine qu’il nous dit de viser l’insignifiance, l’invisibilité, la clandestinité, la disparition. N’être rien, ce n’est rien ! En revanche, disparaître dans le regard de celle qui vous contemplait, ça, ce n’est pas rien. La figure de l’Absente domine d’ailleurs une partie de ces nouvelles. En partant dans un dernier sourire, l’aimée a emporté le monde avec elle et cristallisé l’instant pour l’éternité. Et même après.

"Après l’éternité", c’est encore l’éternité. Aussi creuse-t-il la mélancolie et ses variations. La douleur ne mérite pas autre chose qu’un rire, fût-il amer, mais aussi une forme d’incandescence, de fidélité absolue à ce qui demeure dans ce qui a disparu. Il invente donc un genre, cette sorte de précipité littéraire, qui ramène le lointain, met le proche à distance et met en vis-à-vis la fantaisie et la gravité pour offrir un point de vue sur la singularité de la vie : si banale, et si déroutante.

"Après l’éternité" d’Etienne Verhasselt paraît aux éditions Le Tripode.

Chronique littérature

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Articles recommandés pour vous