Après le décès de Pierre Rabhi, des petits colibris tristes, mais motivés : "Il faut continuer à se battre"

Pierre Rabhi de passage au Domaine de Graux en janvier 2015
05 déc. 2021 à 16:59Temps de lecture3 min
Par Charlotte Legrand

Elisabeth Simon "Pierre Rabhi était un ami et un mentor"

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Pierre Rabhi était pour eux un guide, un mentor, un ami parfois. Le philosophe et écrivain français est décédé samedi, à 83 ans. Les petits colibris que nous avons rencontrés accusent le coup, mais ne baissent pas les bras. Ils aimeraient toutefois être plus nombreux, dans la course contre la montre qui est engagée pour sauver la planète.

"Je suis triste, profondément triste", nous confie Elisabeth Simon. "Pierre, c’était devenu un ami". Leur première rencontre remonte à 2011. "A l’époque j’avais un projet. Une amie me dit : 'il faudrait vraiment que tu en parles avec Pierre Rabhi'. Je lui ai dit Pierre Rabhi ! Mais comment ?' Je lui ai écrit, mon amie a transmis la lettre à la maman de Pierre. Et quand il l’a reçue il m’a tout de suite recontactée". Le courant passe extrêmement bien, raconte la Tournaisienne. Ensemble, ils discutent agroécologie, permaculture. Elisabeth vient d’hériter d’une ferme familiale, à Béclers. Elle hésite à la convertir en un domaine 100% bio, où le respect de la terre serait "au centre de tout".  

Le Domaine de Graux s'étend sur 11 hectares

Pierre Rabhi l’encourage, et l’aide à construire un système équilibré. "D’abord s’occuper du sol. Que les plantes soient en bonne santé, pour nourrir les animaux. A la ferme, il n’y avait plus d’animaux. On a rajouté des vaches, des moutons, des brebis, des cochons… Il avait un autre talent : cette capacité à donner confiance en soi, à sortir le meilleur des gens. Et on arrive comme cela à faire des choses qu’on n’imaginait même pas…" Aujourd’hui, son domaine de 11 hectares fait vivre une dizaine de personnes. "Nous avons aussi pas mal de monde qui y est passé, un jour, et vole de ses propres ailes. Comme des petits colibris…"  

Aicha Achaari

Un potager pour plusieurs familles 

A 60 kilomètres de là, Aïcha Achaari termine une soupe de potirons. "100% bio ! Potirons, carottes, oignons, pommes de terre : tout vient du jardin". Le jardin "de l’Epinette" est un jardin partagé de 9 ares. C’est une initiative du collectif "Jurbise en transition". Une petite équipe se retrouve pour planter et entretenir le terrain. "Chacun vient quand il peut, quand il veut. On utilise Messenger pour signaler si on vient. Ou parfois on ne dit rien, quand on préfère travailler seul", sourit Aïcha. "Mais pour les grosses récoltes on s’arrange pour qu’un maximum de personnes soient présentes". Le jardin est un peu en veille à cette période de l’année. "Il reste quelques légumes à récolter, un peu de nettoyage à faire". Sur l’une des parcelles, des plantes atteignent un bon mètre vingt. "Ce sont des engrais verts, que nous avons semés à la place des pommes de terre. Il y a de la moutarde et de la phacélie", précise la Jurbisienne. 

Notre reportage à L'Epinette

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"On travaille beaucoup par essai-erreur, on fait des expériences. On tente de trouver des remèdes à nos problèmes sans recourir aux produits chimiques". Un exemple de "nuisance" au jardin ? "Les doryphores ! On est bien envahi, dans la parcelle des pommes de terre. Alors on plante des capucines, qui attirent les coccinelles. Et elles mangent les larves de doryphores".

Plus on avance, plus la terre nous donne

Se sent-elle un "petit colibri"? "Oui, tout à fait ! Nous tous, dans le groupe, nous avons l’impression de 'faire notre part'. Cela peut paraître pas grand-chose, mais pour nous, c’est beaucoup ! Et la terre nous le rend bien. On prend soin d’elle, on n’utilise pas de produit chimique, pas d’engrais. Et en contrepartie, on reçoit, de quoi se nourrir". En quantité de plus en plus grande, semble-t-il. "Oui, c’est sans doute le fruit aussi de nos apprentissages, mais j’ai l’impression que plus on avance, plus la terre nous donne, en fait !

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A Jurbise, le jardin partagé recrute des amoureux de la terre, prêts à consacrer un peu de temps aux cultures. "C’est aussi l’occasion de faire de chouettes rencontres, d’apprendre plein de choses", précise notre enthousiaste colibri. Sans bras supplémentaire, au printemps prochain, une partie du terrain restera en friche.

Circuits courts : l’engouement est retombé

Au Domaine de Graux, les colibris ont aussi un petit sentiment d’abandon. Comme un coup de blues, tout à coup, à force de se battre et de ne pas être toujours suivi. "Je crois qu’on n’est pas encore assez", déplore Elisabeth Simon, "je crois aussi que Pierre était un peu triste et désabusé de voir à quel point on mettait du temps à entendre son message et le message d’autres que lui. Moi aussi, hein ! Comme tous ceux qui sont dans ce domaine. On est triste de voir combien c’est lent. Trop lent. Quand les gens ont été confinés, ils se sont tournés vers leurs producteurs locaux. Ils se sont dits 'c’est merveilleux, on découvre des produits et des gens'. Ça a fait un carton. Et puis, finalement, on est revenu à nos petites habitudes. C’est même pire qu’avant ! Parce que le pouvoir d’achat a diminué. Des gens ont perdu leur emploi, ou se sont retrouvés en chômage technique. Ils ont dû se serrer la ceinture. On pense moins à la planète dans ce cas-là, on se replie sur soi-même. Alors qu’on devrait faire l’inverse. Mais voilà. L’être humain est comme ça". Elisabeth ne mâche pas ses mots. Mais elle y croit toujours. Ce week-end, elle a d'ailleurs relu les lettres que Pierre Rabhi lui a envoyées ces dernières années.

Aicha Achaari

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