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"All Inclusive" malaise artistique au Théâtre Les Tanneurs

All Inclusive
15 déc. 2021 à 16:47 - mise à jour 15 déc. 2021 à 19:09Temps de lecture3 min
Par Xavier Ess

All Inclusive de l’auteur, metteur en scène et plasticien allemand Julian Hetzel nous parle de l’esthétique de la violence. Dans un monde sursaturé d’images dramatiques (conflits, terrorisme, destructions…), jusqu’où peut-on s’approprier la souffrance d’autres humains pour en faire une œuvre d’art ? Y-a-t-il de la beauté dans les images de guerre ? L'image iconique des Twin Towers en feu rend-t-elle hommage aux 2.977 victimes ? L’art dit " engagé " a-t-il sa place dans le marché de l’art ? All Inclusive, précédé d’une réputation sulfureuse après avoir été montré à la Biennale de Venise en 2019 est accueilli au Théâtre les Tanneurs pour 5 représentations. 

All Inclusive - sculpture : impression 3D à partir de l'image de destruction d'un monument sumérien diffusée par Daech sur Youtube
All Inclusive - sculpture : impression 3D à partir de l'image de destruction d'un monument sumérien diffusée par Daech sur Youtube Helena Verheye

Visite guidée de l’exposition ESCAPE

All Inclusive emmène dans le monde de l’art contemporain en le rendant témoin de la visite guidée d’une exposition entièrement constituée d’œuvres d'art - réalisées par Julian Hetzel - utilisant des images d'acte violent, comme la destruction d'une statue sumérienne par Daech en 2015, et même l'utilisation de kilos de débris d'un immeuble bombardé à Homs. 

"Tant de carrières d’artistes sont construites sur l’exploitation de la douleur des autres, en se focalisant sur du matériau documentaire. Mais à qui appartiennent ces histoires ? commente Julian Hetzel qui confiait à Libération être lui-même "fasciné par les images de guerre, de misère et de souffrance" et s'interroger sur cette fascination.

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Dans le dispositif du spectacle, les six visiteur.teuse.s sont obligatoirement des "étrangers" dont nous ne connaîtrons pas l’histoire, mais sur lesquels nous projetons nos a priori. Ces personnes sont-elles des réfugiés ? sans doute sans culture artistique, comprenant peut-être mal notre langue… Elles découvrent les œuvres en même temps que nous. Performance, sculpture, video, installation participative : tout le registre y passe. Sans oublier le shop en fin de visite.

Y en aura pour tout le monde

Si Hetzel interroge les artistes – et lui-même- sur leur éthique, il pointe aussi les paradoxes des acteurs culturels. All Inclusive fait allusion à la volonté d’inclusion de tous les publics, une priorité pour les acteurs culturels (théâtre, musées) qui multiplient les angles d’accès à l’œuvre… pour faire rentrer de l’argent dans les caisses plutôt que par soucis d’égalité, ironise l'auteur. Un procès d'intention, mais force est de constater qu’avec 10% des belges qui déclarent aller au moins une fois par an au théâtre, il est encore long le chemin vers l’inclusivité. Mais c'est un autre débat. 

All Inclusive
All Inclusive Julian Hertzel

Regarder avec ses tripes

Quand les réactions, les commentaires, les questions, les réticences du groupe face à une oeuvre se confrontent au discours savant de la guide, il se passe quelque chose de réellement déconcertant. On s’affronte sur la notion de beauté quand l'installation participative consiste en la destruction de la pièce, le concept montre ses limites face à ressenti. Mercredi soir, un des visiteurs, jeune libanais touché de près par l’explosion du port de Beyrouth il y a 17 mois à peine, exprimait son émotion et une certaine colère face au discours sur la beauté de la destruction et sa symbolique d’espoir et de reconstruction. Tout à coup, la réalité incarnée dans l'énervement du jeune homme percute le discours, et l'anéanti. Chaque soir, l’expérience est différente et on doit saluer la performance d’improvisation de Kristien De Proost qui doit tenir le rythme et garder son rôle dans le respect de toutes les opinions.

All Inclusive
All Inclusive Robin Junick

All Inclusive évite deux écueils : la caricature et la culpabilisation

Le spectacle pourrait n’être qu’une dénonciation naïve à coup de caricature (et l’art contemporain s’y prête aisément !) et une attaque en règle du spectateur qui frissonne au vu d’œuvres malaisantes. La force du spectacle, c’est, au contraire, que l’explication du sens des œuvres  est cohérente, même si passablement écœurante. On navigue dans un jargon qui est celui des critiques d’art et des galeristes. All Inclusive n'est pas une satire, Hetzel a simplement forcé le trait. Et par son dispositif qui inflige une violence symbolique à ces personnes "étrangères" scrutées sous le regard paternaliste et bienveillant du dominant, " privilégié" de la culture, Julian Hetzel s'oblige à l'autocritique : "Je suis partie intégrante du problème."

All Inclusive mérite sa réputation. Un spectacle à plusieurs degrés de réflexion qu’apprécieront en premier lieu les personnes quelque peu initiées à l’art contemporain et à la problématique de la représentation du réel.

En pratique :

ALL INCLUSIVE - Julian Hetzel

du 14 au 18 décembre 2021

Théâtre Les Tanneurs1000 Bruxelles

All Inclusive
All Inclusive Broken Typo

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