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Affaire Maurizio Cattelan : qui est l'auteur d’une œuvre ?

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L'auteur d'une oeuvre est-il celui qui l'a conceptualisée, théorisée ? Ou son réalisateur technique ? C'est une question qui divise le monde de l'art et du droit, à travers une affaire qui fait grand bruit en ce moment. Zoom sur le scandale qui fait trembler le monde de l’art et le code de propriété intellectuelle, avec Sandrine Carneroli, avocate spécialisée en droits des auteurs et des médias. 

L'affaire en question, c'est celle du sculpteur français Daniel Druet qui attaque en justice l’artiste italien Maurizio Cattelan, l'un des grands noms de l'hyperréalisme contemporain, dont on a pu voir des œuvres dernièrement, avec l'exposition 'Hyperréalisme' à Liège ou à Bruxelles

Rappel des faits. Entre 1999 et 2006, Maurizio Cattelan imagine des figures de cire, dont notamment une représentation du pape Jean-Paul II écrasé par une météorite. Ne sachant pas les sculpter lui-même, il commande certaines de ces figures au sculpteur français Daniel Druet, spécialiste de cire, notamment pour le musée Grévin. Aujourd'hui, Daniel Druet revendique la paternité de ces œuvres.

'La Nona Ora' (La neuvième heure, 1999) de l’artiste italien Maurizio Cattelan, à l’exposition Not Afraid of Love, Paris 2017
'La Nona Ora' (La neuvième heure, 1999) de l’artiste italien Maurizio Cattelan, à l’exposition Not Afraid of Love, Paris 2017 2016 Chesnot/Getty Images

Une première ?

Ce n'est pas la première fois que ce genre d'affaire se produit, souligne l'avocate Sandrine Carneroli. En témoigne une jurisprudence française, souvent citée en exemple dans les droits d'auteur, relative à l'affaire Renoir-Guino. Le sculpteur Guino exécutait des oeuvres pour Renoir, alors âgé et atteint d'arthrose aux mains, sur base des directives très précises de l'artiste.

Après sa mort, Richard Guino a intenté un procès aux héritiers de Renoir, pour revendiquer la qualité de co-auteur des sculptures exécutées à l'époque pour lui. La Cour de Cassation française, en 1973, a reconnu à Guino cette qualité de co-auteur, parce qu'il a pu prouver qu'il avait gardé un espace de liberté dans la création.

Qui est l’auteur ?

Le procès Cattelan-Druet est actuellement en cours et on attend le jugement début juillet. Quel en est l'enjeu ?

Maurizio Cattelan a eu l'idée de ces oeuvres.

Or, en droits d'auteur, l'auteur, c'est celui qui réalise la forme, rappelle Sandrine Carneroli. "Il faut donc dépasser le stade de l'idée. Généralement, l'auteur est celui qui exécute la forme originale."

A partir du moment où le sculpteur Druet indique que c'est lui qui tenait l'outil pour réaliser les momies de cire, il affirme que c'est lui qui en est l'auteur, Cattelan n'ayant pas mis la main à la pâte. 

La question est donc de savoir ici qui, de la tête ou de la main, est l'auteur.

L'esprit serait-il supérieur au corps ? En art conceptuel, en art contemporain, les tribunaux ont maintenant tendance à reconnaître l'importance de l'intention de l'auteur. L'intention est souvent plus importante que l'exécution formelle de l'oeuvre.

"On a une tendance à regarder qui a eu l'intention, qui a eu la vision de l'oeuvre, et ici, on peut effectivement penser que peut-être que Daniel Druet aura une qualité de co-auteur. Mais en tout cas, nier et retirer à Maurizio Cattelan sa qualité d'auteur, c'est difficile à imaginer."

Une pratique courante

Dans le monde de l'art contemporain, il est courant que de grands artistes réalisent des oeuvres conceptuelles imposantes qui nécessitent la collaboration de toute une équipe. C'est le cas par exemple de Damien Hirst, Anish Kapoor ou Arne Quinze. Parfois, ils n'ont pas de contact direct avec l'oeuvre.

Pour Sandrine Carneroli, le conseil à donner à ces artistes qui travaillent avec des collaborateurs est de faire signer des contrats à toutes les personnes qui participent à la création de leur oeuvre. 

De plus en plus, lors des expositions, on voit apparaître une pratique - c'est le cas déjà de Damien Hirst ou David Hockney -, qui consiste à indiquer sur les cartels ou sur les affiches d'oeuvres que les oeuvres ont été exécutées personnellement par l'artiste.

"On a donc une nouvelle tendance maintenant, qui est de revendiquer l'exécution unique et personnelle par l'artiste, pour bien faire la distinction avec les oeuvres réalisées par des ateliers d'artistes, avec des assistants et des collaborateurs."

Vers une fragmentation du droit d’auteur ?

Dès la Renaissance, les grands maîtres tels que Brueghel ou Michel Ange travaillaient avec des assistants. La pratique n'est donc pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c'est qu'il y a aujourd'hui des revendications.

Certains revendiquent aujourd'hui, pour l'art contemporain, une fragmentation de la notion d'auteur et que soit clairement indiqué, dans tous les supports qui accompagnent les oeuvres, le rôle de chacun. Pas uniquement le rôle de l'auteur qui revendique la paternité de l'oeuvre, mais également celui de tous les exécutants.

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