Belgique

Quand Suez a racheté la Belgique : 1988; l’OPA sur la Générale de Belgique

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11 août 2022 à 10:39Temps de lecture6 min
Par Bertand Henne

La Belgique n’a jamais été un empire, mais elle a longtemps cohabité avec un empire financier, la Société générale de Belgique. Des mines du Kantaga à l’acier Wallon, des centrales nucléaires à la banque, la société générale était une pieuvre, insatiable et incontournable. Mais cet empire s’est écroulé un beau matin de janvier 1988. Une page s’est tournée sur le capitalisme de papa. Mensonge, orgueil, coup d’éclat, l’OPA sur la générale de Belgique a tout d’un film hollywoodien.

Cette histoire peut nous sembler lointaine. Pourtant la fin de la société générale de Belgique nous influence encore beaucoup aujourd’hui. C’est le cas par exemple dans le dossier de la prolongation des centrales nucléaires. Ces centrales étaient la propriété de Tractebel qui était, jusqu’en 1988 l’une des très nombreuses filiales de la société générale de Belgique. Avec cette OPA Tractebel va passer dans les mains françaises, Suez devenue depuis Engie.

Des pralines pour un empire

17 janvier 1988. Dans un quartier cossu de la capitale, René Lamy le gouverneur de la société générale de Belgique savoure les derniers moments de calme d’un dimanche hivernal. Et le calme est précieux pour René Lamy. C’est l’un des hommes les plus influents de Belgique, Il est la tête de la plus prestigieuses des sociétés du Royaume, la société générale de Belgique.

René Lamy est soucieux. Depuis quelques semaines, des titres de la société générale sont rachetés en bourse, à un niveau beaucoup plus élevé que la normale. Puisque beaucoup d’actions sont détenues par des petits porteurs, il est théoriquement possible qu’un acheteur gourmand prenne le contrôle de la société au nez et à la barbe de ses dirigeants. Un raid sur la société générale, René Lamy n’y crois pas de trop. Il est brusquement sorti de ses réflexions. Voilà qu’on sonne à la porte. Le gouverneur de la société générale de Belgique n’attendait pourtant personne. René Lamy se lève et replace ses fines lunettes. Quand on dirige une société plus ancienne que la Belgique elle-même ; quand on dirige un holding qui détient un tiers de l’économie belge il arrive qu’on soit dérangé en soirée.

René Lamy ouvre la porte. Il reconnaît tout de suite l’homme élégant qui se tient devant lui. Son costume finement ajusté, sa chevelure noire légèrement ondulée, son teint méditerranéen, Carlo de Benedetti, se présente avec une boîte de praline de la ville ou il a fait fortune Turin. René Lamy le fait entrer, accepte les pralines, il connaît bien cet ambitieux industriel italien avec qui il a déjà fait affaire. Mais ce soir la conversation sera brève et peu cordiale. Carlo de Benedetti est venu dire à René Lamy qu’il a déjà racheté en douce 18% des actions de la générale. Et qu’il a l’intention d’en racheter encore suffisamment pour devenir l’actionnaire de contrôle et diriger la société. Stupéfait, René Lamy reconduit Carlo de Benedetti et se rue sur son téléphone. Ainsi commence l’OPA, qui va changer le visage de l’économie Belge. Le matin du 18 janvier l’offensive sur la générale éclipse toutes les autres actualités.

Carlo de Benedetti, lance son OPA sur la Générale de Belgique, le 19 avril 1988
Carlo de Benedetti, lance son OPA sur la Générale de Belgique, le 19 avril 1988 © Tous droits réservés

Le coup fourré de la Générale

La générale de Banque, Pétrofina, les Acec, l’union minière, la FN, Tractebel, vu la taille de la générale l’OPA passerait presque comme une OPA sur la Belgique. L’orgueil des dirigeants de la générale est piqué au Vif, ils ne veulent pas voir partir leur fleuron. Ce sera à la guerre comme à la guerre.

Juste après la visite de Carlo de Benedetti, René Lamy réunit en urgence les hommes forts de la générale dont Etienne Davignon. Pour éviter de perdre le contrôle, il lance une augmentation de capital de 20 milliards de francs belges. Objectif : diluer les parts que détient déjà Carlo de Benedetti. Pour l’annoncer René Lamy organise une conférence de presse. Lui d’habitude assez réservé, ne cache plus sa colère. "Démarche impérialiste", "prise de contrôle", les dirigeants de la générale tentent de jouer la carte du patriotisme pour mobiliser les petits porteurs et les politiques contre Carlo De Benedetti.

René Lamy, gouverneur et Etienne Davignon, directeur de la Général de Belgique en janvier 1988
René Lamy, gouverneur et Etienne Davignon, directeur de la Général de Belgique en janvier 1988 Belga

Lui prend son bâton de pèlerin. Il va d’abord voir les ministres, qui sont, on est bien en Belgique en affaire courante. Un pan de l’économie belge vacille, mais les politiques parlent de réforme de l’Etat.
Carlo de Benedetti se rend aussi très disponible pour les médias. Il avance donc ses pions dans cette partie d’échecs financiers. La générale avance les siens. Mais malgré son augmentation de capital en urgence, les dirigeants ne peuvent cacher l’évidence, la plus puissante holding de Belgique est vulnérable. Alors d’autres vont tenter leur chance. La partie d’échecs tourne au poker menteur quand l’industriel flamand André Leysen se lance lui aussi dans la course et achète massivement des actions.

André Leysen, patron de Gevaert, ici en 1984
André Leysen, patron de Gevaert, ici en 1984 Belga

Chevaliers blancs

André Leysen tente de jouer l’ancrage Belge contre l’Italien De Benedetti. Mais il ne parviendra pas à convaincre. Trop peu d’investisseurs souhaitent sauver la générale, surtout au nord du pays où elle apparaît comme l’incarnation arrogante de la Belgique de papa dominée par les nobles francophones.
Et de francophones, c’est finalement un troisième acteur, Français qui joue le chevalier blanc. Pour triompher, Suez veut rassurer et s’allie à Maurice Lippens, homme d’affaires, francophone, noble, il semble taillé pour le rôle.
La compagnie financière de Suez tente de prendre de vitesse Carlo de Benedetti, le cours des actions monte en Flèche…
Fin mars Carlo de Benedetti annonce avoir la majorité, le lendemain Maurice Lippens annonce l’inverse. Suez détiendrait désormais la majorité des actions.

Maurice Lippens, ici en 1999 à la tête de Fortis, successeur de la générale de banque.
Maurice Lippens, ici en 1999 à la tête de Fortis, successeur de la générale de banque. © Tous droits réservés

Pour départager les deux, une assemblée générale extraordinaire est convoquée le 14 avril. Les petits porteurs sont présents par centaines. Il y a ceux qui soutiennent Carlo De Benedetti, ceux qui soutiennent Suez. Les passions sont vives. Lors de l’assemblée, un huissier constate que 51,7% des parts appartiennent à Suez contre 47,5 pour De Benedetti. L’italien a perdu, les Français ont gagné.
Un pan entier de l’économie belge vient de passer sous pavillon Bleu blanc rouge. Une fois la poussière de ce combat sans merci retombée, Carlo de Benedetti revend ses parts à ses adversaires, dans une paix des capitalistes.

Carlo De Benedetti,
Carlo De Benedetti, Belga

Ainsi se tourne une page du capitalisme belge. Les centres de décision économiques seront désormais très largement situés à l’étranger.
A la différence de l’Allemagne, de la France ou des Pays bas, la Belgique n’a pas voulu, pas su, pas pu protéger l’ancrage de son économie.
La Générale de Belgique, elle a définitivement cessé d’exister en 2003.

Des Belges manipulés par Suez ?

Dans les années qui suivirent, les promesses d’ancrage belge données par Suez pour rassurer les Belges volent en éclat. Suez devenue Engie cède les principales participations et prend le contrôle total d’Electrabel. Les centrales nucléaires sont restées, comme les derniers joyaux de la couronne au sein d’Engie. Comme une vache à lait pour un groupe mal en point.

Pour Eric De Keuleneer, professeur d’économie à l’ULB, les Belges ont été manipulés. Suez n’était pas rentable. C’est Tractebel (qui possédait Electrabel) qui faisait l’essentiel des bénéfices de Suez durant des années. C’était vraiment une vache à lait. Les Belges croyaient qu’une grande entreprise comme Tractebel avait besoin d’un actionnaire de référence. Mais c’est faux. Philippe Bodson patron de Tractebel (qui possédait Electrabel) s’est battu pour l’indépendance de Tractebel au sein de Suez. Mais le gouvernement et Jean Luc Dehaene l’ont laissé tombé au nom du contrôle de l’actionnaire.

Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef au journal Le Soir à écrit un livre a ce sujet, Le Bal des empires, les dessous du capitalisme belgeNous avons été manipulés. Mais nous avons surtout été naïfs. Gérard Mestrallet, le patron de Suez l’a d’ailleurs dit : sans Tractebel, Suez n’aurait pas survécu. Tractebel a été considérée comme une vache à lait sans égard pour ses intérêts et son indépendance. On l’oublie aujourd’hui mais Tractebel était une superbe entreprise, parmi les meilleures de sa division en Europe. Ils avaient une expertise inouïe.

L’Etat Bege est resté très passif face à toute cette perte d’indépendance. Eric de Keuleneer : Le rôle de l’Etat comme acteur était très limité. En tout cas l’Etat Belge. Car du côté français j’ai été témoin de coup de fil direct entre le Premier ministre français de l’époque Edouard Baladur et les patrons de Suez. Suez à probablement agit sur instruction de Paris.

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